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« Si l’on suit à la lettre la parentalité positive, on est un peu dans le monde des bisounours » (Emmanuel de Becker)

BRUXELLES 04/08 Ces derniers mois ont vu émerger un débat, parfois vif, entre partisans de l’éducation positive et d’autres experts qui en soulignent les éventuels écueils et égarements. Parmi ceux-ci, Caroline Goldman, psychologue clinicienne, auteure de plusieurs ouvrages de psychologie de l’enfant. Mais sa critique est elle-même mise en cause par les partisans de l’éducation positive. Qui croire ? MediQuality a interrogé Emmanuel de Becker, psychiatre et psychothérapeute pour les enfants, les adolescents et leur famille, professeur ordinaire clinique à la Faculté de Médecine de l’UCLouvain, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles.

Pour Caroline Goldman, psychologue clinicienne (1), l'éducation « bienveillante ou positive » encourage, à raison, les démonstrations d'amour des parents envers leurs enfants. Mais, selon elle, ce nouveau courant commet plusieurs erreurs. Primo, mélanger le besoin d'amour et le besoin de limites éducatives (c'est-à-dire d'apprentissage de la frustration). Ce courant considère que tout cri, toute tension, tout mouvement d'opposition ou de revendication d'un enfant sont les indicateurs d'un appel à réassurance quant à l'amour de ses parents.
 
Secondo, le déni de l'agressivité ! L'éducation positive considère que les limites s'intègreront toutes seules, à force d'amour. Par identification à la tendresse des parents. Elle considère donc que la pulsionnalité des enfants resterait pour toujours celle d'un bébé entre 0 et 10 mois, n'aspirant qu'aux soins, aux câlins et aux vœux de partage. Ce courant refuse par ailleurs toute idée de « sanction » parentale, l'idée de punition étant systématiquement taxée de « violence éducative » ; sans aucune nuance entre des coups de bâton quotidiens qui seraient infligés de façon anarchique, cruelle, humiliante et injuste… et un simple regard parental désapprobateur après que l'enfant ait, par exemple, balancé son assiette par terre sans raison manifeste et en connaissant parfaitement les règles. 
 
Tertio, la négation de la différence des générations. Daniel Coum, chef de service, écrit que « la ‘libération des enfants' n'est rien d'autre qu'un fantasme d'adulte dont la réalisation conduit l'enfant au pire. Il ne s'agit pas de soumettre l'enfant à l'adulte, mais de l'initier à la loi, c'est une nécessité ».
 
Quarto, l'éducation bienveillante est un marché basé sur l'instrumentalisation culpabilisante et grossière de données neuroscientifiques. La culpabilisation est le moteur de ce business. Claude Halmos dit que l'éducation positive présente une version édulcorée de la vie à des fins marketing. Que « la culpabilité des parents est un marché. Qu'on joue sur un sentiment qui ne demande qu'à être réveillé pour vendre des livres et des stages de parentalité ».
 
Qu'en penser ? Pour Emmanuel de Becker, pédopsychiatre, professeur à l'Institut santé et société de l'UCLouvain et chef de clinique aux cliniques Saint-Luc, « dans ce domaine, il faut se garder de toute prise de position radicale. Sur le principe, la parentalité positive, comme le mot l'indique, part d'un principe tout à fait louable. Si vous observez les interactions entre adultes et enfants, un samedi dans une grande surface, c'est rarement harmonieux. C'est ‘Arrête… fais pas ci, fais pas ça, écoute'. Il y a fondamentalement, sur la base de cette interaction enfants-parents, des principes de l'éducation qui peuvent à tout le moins être frustrants et insatisfaisants. La parentalité positive, issue du courant de la psychologie positive de mise dans les pays anglo-saxons, a voulu réagir face à ce discours ambiant essentiellement négatif ». 
 
« A la base, je crois qu'il est intéressant que la relation entre le parent et l'enfant soit de qualité, sur base de l'attachement, de l'amour, mais qu'il y a nécessairement une interprétation, étant donné que le sujet humain est par nature dépendant des autres. Cette interprétation peut être comprise comme une ‘violence fondamentale' puisque quand un jeune bébé de quelques semaines ou mois pleure et grinche, il y a une interprétation du parent. ‘Tu as assez mangé, on va te mettre dans ton lit'. L'enfant si jeune n'a pas encore les outils pour formuler une demande explicite. Mais cela va l'impacter dans les relations ultérieures. L'adulte anticipe ce dont l'enfant a besoin, il sait ce qu'il faut pour son bien. C'est précisément ce moment qui est à la base du mouvement de l'éducation positive, c'est d'arrêter d'interpréter à outrance, ‘écoutons l'enfant dans ce qu'il a dire, à exprimer'. C'est positif mais, comme toujours, il y a des dérives qui ont été mises en évidence : il faut aussi, en corolaire de l'amour et de l'attachement, aider l'enfant à intégrer et vivre le plus sereinement possible les questions de limite. Sinon, évidemment, c'est le lit pour voir émerger des enfant-rois voire des enfant-tyrans, qui n'ont pas de limites. Il peut décider de tout, comme un roi de droit divin, dieu sur Terre. Si on met l'enfant dans cette place de royauté, cela va évidemment poser très vite des problèmes, puisqu'il n'aura pas intégré suffisamment les fonctions limitantes de la loi, comme quoi je dois aussi composer avec le désir de l'autre, avec l'interaction, avec la réciprocité, avec ce que nous appelons aujourd'hui l'intersubjectivité ». 
 
« La castration, c'est le fait de ne pas tout avoir »
 
« C'est ce que dénoncent les opposants à la parentalité positive. Et une de ces dérives, selon laquelle il ne faut pas mettre de limites, il ne faut pas stopper l'enfant. De nouveau, l'idée est intéressante parce qu'il faut éviter la négligence voire la maltraitance psychologique, voire physique. Comment exprimer la limite ? Faut-il frapper son enfant, hurler sur lui, le traiter de vaurien ou de bon à rien ? Evidemment pas. On sait que certains parents n'hésitent pas à hurler sur leurs enfants ou les frapper. On sait qu'au siècle dernier, des maîtres utilisaient des règles métalliques dans les écoles. On a heureusement assisté à une évolution globale positive de la société qui a dénormalisé ces modes de définition de la limite. On ne peut pas utiliser les formes de violence psychologique ou physique pour éduquer. Mais le revers de la médaille de ce respect absolu de l'enfant dans son individualité, c'est qu'il faut l'aider à poser les limites en montrant d'ailleurs que l'adulte a aussi ses limites et doit respecter certaines lois, comme les lois de la nature, les lois humaines et de la civilisation et de la culture. Plus tôt c'est effectué de manière harmonieuse, souple et flexible, plus tôt l'enfant intégrera tôt ce principe de limite et de ce que nous appelons, nous les psys, la castration. La castration, c'est le fait de ne pas tout avoir et que le manque fait partie de notre condition humaine. On ne peut pas tout avoir, c'est comme cela. Nos enfants occidentaux ont en général bien davantage que les enfants qui vivent par exemple en Afrique,  en Amérique Latine ou dans certains quartiers européens, mais on ne regarde que ce que le voisin direct possède. L'humain est fort pris par les aspects de la comparaison. Ce qui serait intéressant, c'est de montrer que les conditions de vie sont extrêmement hétérogènes entre cette Europe qui tente de préserver ses privilèges avec bien d'autres régions du monde où les enfants ne sont pas considérés par manque entre autres d'environnement socio-économique favorable ». 
 
« Ce manque est aussi parfois un moteur pour nous faire avancer, pour nous sublimer »
 
« Sur le principe, l'éducation positive et bienveillante part d'une idéologie intéressante qui est de veiller aux interactions bienveillantes et respectueuses. Mais encore une fois, une famille n'est pas une forme de démocratie. Les parents ont une fonction d'autorité. Parler de pouvoir est trop péjoratif. Mais une autorité saine, structurante et bienveillante est nécessaire pour permettre à l'enfant d'intégrer ce principe de la loi, de la fonction limitante et du fait qu'il faut composer avec ce qu'on appelle le manque. Ce manque constitue souvent un moteur pour nous faire avancer et parfois pour nous dépasser afin d'atteindre certains objectifs, que nous appelons des ‘sublimations' ; c'est par exemple acquérir une compétence artistique, sportive, professionnelle. Il faut travailler, étudier, passer des examens, pour essayer d'atteindre un certain niveau ». 
 
« Il faut donc éviter de tomber dans les positions excessives. La parentalité positive, par certains côtés, montre certaines dérives, comme le risque de culpabilisation, parce qu'on ne peut jamais être un parent idéal cent pour cent du temps. Un parent, c'est un adulte, avec sa fatigue, avec sa frustration, à un moment, n'importe quel parent peut se lâcher. Le tout, c'est de pouvoir reprendre avec l'enfant. Un enfant peut aussi énerver. Et un enfant, aussi, entend provoquer l'adulte. C'est dans toutes les relations humaines, cet ingrédient qui fait qu'on n'est pas dans le monde des bisounours, mais dans la réalité. C'est important de le souligner dans les écueils de la parentalité positive : on y est dans le monde des bisounours. Alors que l'adulte ne peut pas être H24 dans cette forme d'attention soutenue, à pouvoir tout reprendre et expliciter. Ce n'est pas envisageable, ce n'est pas possible, ce n'est pas réel. C'est là que la parentalité positive est un peu un leurre, car cela ne tient pas compte du fait que nous sommes humains, avec nos coups de fatigue, avec nos frustrations, nos énervements. Et que l'enfant peut aussi provoquer un certain énervement de son entourage, parce que c'est aussi un petit humain ». 
 
« La parentalité positive est une sorte de point de repère, comme un phare qui éclaire »
 
« Je pense vraiment qu'il faut remettre en exergue le principe du bon sens. Il faut des points de repère, sans aucun doute, la parentalité positive est une sorte de point de repère. C'est comme un phare qui éclaire, et qu'il ne faut pas nécessairement atteindre en H24. C'est une sorte de leitmotiv intéressant qui peut être une inspiration pour les parents ».
 
« Par ailleurs, je n'apprécie pas que les critiques de la parentalité positive pensent que seuls les psychologues ou pédopsychiatres peuvent faire état de certaines idées. Comme s'il n'y avait qu'eux qui pourraient détenir avoir le savoir sur l'éducation de l'enfant. Certes, il ne faut pas tomber dans une forme de polémique où n'importe qui peut s'improviser spécialiste de l'éducation. Evidemment qu'il faut faire état d'études et d'expériences et pas seulement d'un savoir express acquis au bout d'un week-end de sensibilisation. Mais il est également erroné de croire que seuls les psys et les médecins peuvent dire quelque chose. Croyez-moi, je rencontre des professionnels de la santé mentale qui, malgré leur diplôme et leur compétence officielle, ne sont pas toujours adéquats dans leurs interactions thérapeutiques. Ne soyons donc pas dans une sorte d'archétype entre les bons et les mauvais, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui disent une bonne vérité. Ceux qui s'appuient sur la psychanalyse, les courants systémiques et l'approche comportementale et les autres qui seraient des farfelus ou des vendeurs de rêve. C'est un peu dommage de placer ce clivage. S'il faut des points de repères, il est important de conserver de la nuance. En outre, il y a lieu d'éviter un discours de culpabilisation car un parent est attendu à pouvoir stopper son enfant. Malheureusement, s'il y a un énervement, si, malheureusement il y a une fessée, il faut pouvoir reprendre avec l'enfant après coup, une fois qu'on a repris son calme, lui dire qu'on est désolé en essayant de voir le processus qui nous a conduits à cela. Cela dépend évidemment aussi de l'enfant. Dès 3 ans, l'enfant a parfaitement la faculté de pousser un parent à bout. En revanche, un bébé qui pleure la nuit n'a pas l'intention d'énerver le parent. C'est parce qu'il est en détresse et qu'un jeune enfant de quelques mois n'a pas d'autres moyens que les pleurs et les gémissements pour appeler à l'aide. Soyons donc toujours attentif à l'âge de développement de l'enfant et pas l'âge chronologique, car celui-ci peut cacher de grands écarts entre enfants « très performants » et enfants présentant des tableaux de retard, de déficience de développement grave, comme l'autisme. C'est là un autre biais de la parentalité positive, c'est de ne pas assez tenir compte de la singularité de l'enfant, ainsi que de son contexte socio-familial.
 
« Les écrans et les réseaux sociaux sont si bien faits qu'ils peuvent donner l'illusion qu'on est dans le rêve »
 
Notre pouvoir et notre devoir, c'est de s'adapter, de s'ajuster à l'enfant qui est en face de nous. Encore une fois dans une fonction d'éducation. C'est un terme parfois galvaudé ou mal conçu alors qu'il est tout à fait noble. L'éducation, c'est un métier en soi (même si être parent n'est pas un métier), délicat et tout à fait utile et nécessaire, et qui se construit en interactions entre les adultes et les enfants. C'est une co-construction avec des ajustements permanents et où les places sont distinctes et définies. Un enfant doit accepter qu'il est dans une position où il a beaucoup à apprendre. On est dans un ajustement réciproque qui permet de pouvoir se respecter et permettre à l'enfant de se construire en intégrant ses nécessaires repères et limites à ses désirs. Ses désirs, ses besoins et ses pulsions n'ont pas de bord, dans l'absolu. Donc, c'est ce qui nous attend comme adultes, c'est de pouvoir border et limiter l'enfant en l'aidant à accepter le principe qu'on ne peut pas tout. En même temps, nous avons besoin de rêver, de rêver qu'on est un roi ou une reine, qu'on a beaucoup de pouvoirs. Le challenge est d'accepter qu'in fine, il y a la réalité. Et c'est vrai que les écrans, les réseaux sociaux, sont si bien faits qu'ils peuvent donner l'illusion, même aux adultes, qu'on est dans le rêve et de refuser une réalité trop morose et trop frustrante. C'est là que l'éducation amène l'enfant à comprendre qu'il y a le moment du rêve, du jeu, du fantasme, et puis la réalité. Comment l'aider à bien vivre, à mieux vivre, à vivre le mieux possible dans cette réalité ? C'est tout le défi ».
 
Emmanuel de Becker a publié de nombreux articles et ouvrages, dont « Les séparations parentales conflictuelles. Conséquences, enjeux et prises en charge », avec Dominique Seguier et Jean-Émile Vanderheyden, De Boeck Supérieur, 2021. 
 
(1) On trouvera une transcription du podcast de Caroline Goldman ici : https://astriddusendschon.org/2022/10/14/critique-de-leducation-positive-bienveillante-par-caroline-goldman/. C'est ce texte que nous synthétisons en introduction.
 

Frédéric Soumois • MediQuality

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