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La gériatrie, parent pauvre de la médecine ? Des pistes pour y remédier (Interview)

Opinion

BRUXELLES 04/06 - Y a-t-il beaucoup de spécialités médicales dont les praticiens ne se plaignent pas, d'une manière ou l'autre (et à juste titre), de leur condition ou qui expriment des craintes pour le futur ? Sans doute pas et la gériatrie en est un exemple pertinent, même si la situation n'est pas désespérée.

Reconnue officiellement dans notre pays, il y a à peine 16 ans, on pourrait dire que la gériatrie belge est une jeune spécialité qui a aussi 71 ans, un peu l'âge de "ses" patients, puisque la SBGG (Société Belge de Gérontologie et de Gériatrie) est née en 1950.

Un peu à la croisée des chemins entre la médecine générale et l'hospitalière, elle souffre de plusieurs maux alors que le vieillissement de la population devrait la positionner parmi les spécialités les plus soutenues. Un de ses problèmes majeurs tient dans un manque de moyens, dixit en substance Christophe Dumont, chef du service de gériatrie/clinique de la mémoire à l'Hôpital Sainte-Thérèse de Gilly (Grand Hôpital de Charleroi).

C'est que les besoins en personnel et en investissements sont importants dans cette spécialité et iront forcément croissant, alors que la spécialité n'est pas particulièrement attrayante sur le plan pécuniaire – les spécialités bardées en examens techniques restant réputées pour être mieux rémunérées.

"D'un hôpital à l'autre, il existe des différences en termes de reconnaissance et d'importance qu'on veut bien donner au service de gériatrie, alors qu'on démontre de plus en plus l'utilité de cette spécialité notamment en orthopédie, en oncologie et en cardiologie", ajoute Nicolas Berg, le président de la SBGG (CHR Liège). "Un des enjeux tient dans la révision de la nomenclature", alors que la gériatrie est pourtant source d'économies par ses apports en termes de prévention de la fragilité et des pathologies liées au vieillissement.

Ne plus attendre que le train ait démarré

Le manque de gériatres reste patent dans le pays (ils ne sont actuellement que 300 environ), alors que le KCE préconise qu'environ 20% des lits hospitaliers aigus soient des lits de gériatrie au moins jusqu'à l'horizon 2060.

"Dans de nombreux services, on engage encore beaucoup de médecins qui ne sont pas gériatres – des résidents ou, parfois, d'autres internistes qui viennent prêter main forte. Il faut donc diplômer plus de gériatres chaque année."

Mais qu'est-ce que l'exercice de la gériatrie, concrètement ? Dans les années 80, de nombreux patients déments ou grabataires restaient hospitalisés longtemps, "et on a donc demandé aux gériatres de s'occuper de ces patients souffrant d'un degré de perte d'autonomie, voire en état de dépendance marquée. On est donc toujours en train de courir derrière un train qui a démarré", déplore Nicolas Berg, "alors que nous devrions (idéalement) nous occuper (surtout) de patients fragiles ou pré-fragiles."

Un des chevaux de bataille pour l'avenir consiste, pour les gériatres, à s'occuper de prévention, à tous les niveaux, en détectant les problèmes à un moment où il est encore possible d'inverser la situation. "Prenons l'exemple de la dénutrition : il est très difficile de faire marche arrière pour un patient dénutri, alors que c'est possible lorsqu'il n'en existe encore que quelques petits signes, en détectant les causes du problème. Il faudrait donc que les équipes gériatriques puissent voir beaucoup plus précocement ces patients, en hospitalisation de jour, pour vérifier les différentes fonctions."

Le pillage de la patientèle du généraliste, un vieux fantasme ?

Conscientiser la population face à la fragilité liée au vieillissement et, surtout, à sa prévention peut se produire notamment au travers de campagnes publiques de sensibilisation. "Mais d'abord, et en parallèle, il faut aussi conscientiser la médecine générale, car nous rencontrons encore régulièrement des patients qui n'ont pas suffisamment bénéficié des explorations nécessaires alors qu'ils sont à un stade où il devient difficile d'agir efficacement", ajoute le gériatre.

Christophe Dumont verrait également d'un bon œil une structuration et une facilitation des échanges (informatiques) entre les équipes gériatriques et la première ligne faite des médecins généralistes ainsi que des infirmières ou des kinés extérieurs, notamment. Les échanges pourraient être fluidifiés et enrichis, pour améliorer fortement la prise en charge des patients vieillissants.

À la base, cela demande un changement de mentalité, ainsi que la fin des craintes du genre "Les pédiatres nous prennent les enfants, les gynécologues nous prennent les femmes, alors si les gériatres nous prennent les vieux, que nous restera-t-il ?"

Une crainte moins ressentie par les plus jeunes généralistes et par leurs confrères plus âgés, mais qui travaillent (déjà) dans des centres de santé ou maisons médicales pluridisciplinaires ?

 

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Dr Claude Leroy, MG • MediQuality