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Best of the year 2023 : « Tenir sur un fil », c’est ce que demande le travail en hôpital

Cet article vous a beaucoup plu cette année. BRUXELLES 11/08 - Le Dr Caroline Depuydt , Directrice médicale générale adjointe du centre Epsylon à Bruxelles et psychiatre, s’est penchée sur la santé mentale des soignants lors du dernier congrès de Hospitals.be. Retour sur l'exposé.

« Pour rester humains et pouvoir répondre à la demande des patients, nous-mêmes en tant qu'humains, nous devons rester sereins », rappelle d'amblée le Dr Caroline Depuydt. « Nous ne sommes pas des Intelligences artificielles, même si parfois on entend que l'on pourrait être remplacé. Comme tout le monde, nous avons besoin de repos, de ressourcement, de sens et de valeurs. »
 
Travailler dans un hôpital, ce n'est pas la même chose que de travailler dans un club de sport 
« Quelle que soit la place que l'on occupe dans un hôpital, travailler dans le secteur des soins de santé donne du sens à sa vie parce que l'on sait que l'on aide des personnes vulnérables », précise-t-elle. Les personnes qui travaillent dans le secteur des soins de santé en général ont des valeurs assez fortes. « L'engagement dans notre métier est quelque chose qui nous parle. Nous avons de l'humanisme et de la solidarité, nous avons envie de prendre soin de l'autre et nous sommes des personnes altruistes », fait -elle remarquer. « Ce sont des valeurs fortes et nourricières que l'on porte et qui nous donnent plein d'énergie. Cependant, paradoxalement, ces valeurs peuvent vite devenir dévorantes allant jusqu'au burnout. » C'est là que se trouve tout l'enjeu de l'équilibre subtil à gérer et la question : « Comment faire pour fonctionner en tant que soignant en respectant à la fois ces valeurs nourricières et dévorantes ? »
 
Une vie d'équilibriste
« Avant on se disait : on a toujours été en équilibre et on retrouve toujours l'équilibre », poursuit la psychiatre.« La vie dans les soins est une vie d'équilibriste entre les expériences positives et négatives, le professionnel et le privé. Mais parfois, cet équilibre est sur un pont, parfois sur une poutre voire sur un fil. Et plus ça se rétrécit, plus il est compliqué de tenir en équilibre », explique-t-elle. « Les valeurs nourricières engagent un cercle vertueux : comme elles donnent de l'énergie, on est motivé, impliqué et même félicité par notre entourage, ce qui nous épanouit. Mais en même temps, si cela se retourne contre nous, on peut vite se retrouver dans un cercle vicieux qui peut nous épuiser », poursuit-elle. « Par ailleurs, on se trouve parfois face à des injonctions paradoxales telles que :« fais bien ton métier, prends le temps, mais tu dois voir 10 patients en une heure ». « Ce trop-plein de demandes fatigue et culpabilise de ne pas bien remplir ses fonctions. Cela entraine soit du désinvestissement ou une suradaptation. Un désinvestissement qui implique un pas de côté pour se protéger ou une suradaptation où l'on va en faire encore un petit peu plus pour aller plus loin pour ensuite arriver à l'épuisement et au burnout.»
 
Les raisons de l'augmentation de ce déséquilibre sont multiples
On y trouve les différents enjeux mondiaux et européens tels que la crise covid, post covid, climatique, mais aussi la crise énergétique, l'augmentation de la dette et le manque de moyen. Mais il y a également les enjeux hospitaliers avec les mesures économiques, le manque de personnel, la difficulté de former les soignants ou encore la mise en réseau hospitalier. Et enfin les enjeux personnels qui ne sont pas à négliger non plus, que ce soit avec les collègues, les patients ou la famille. « Tout cela rétrécit la poutre et entraine au burnout », poursuit la psychiatre.
 
Le burnout est la première cause d'incapacité de travail de longue durée 
C'est la grande cause d'absentéisme de nos hôpitaux. « De plus, le manque de personnel implique une surcharge sur ceux qui eux-mêmes peuvent développer des burnout » ajoute-t-elle.
 
La triade du burnout
 La triade du burnout est la conjonction de trois grands symptômes. Le premier est l'épuisement ; « la batterie se vide et le déséquilibre commence à se faire entre ces valeurs qui vous nourrissent et celles qui nous dévorent. Le deuxième qui est très important pour se protéger de l'épuisement est le détachement, que l'on appelle également la dépersonnalisation et qui entraine le cynisme », explique-t-elle. Le troisième symptôme de la triade est la diminution de l'estime de soi et de l'accomplissement : « On se sent moche d'être épuisé, moche d'être en difficulté. Ce manque d'estime de soi et la diminution de l'accomplissement professionnel font que l'on va en rajouter encore un peu plus, mais en réalité on renforce l'épuisement », précise-t-elle.
 
Quelques chiffres 
Selon de nombreuses études, le secteur de la santé est le secteur le plus touché par le burnout. 
Une étude réalisée sur 10.000 personnes révèle que 98 % des soignants reconnaissent avoir déjà ressenti les symptômes de l'épuisement professionnel. 
 
Près de 7 soignants sur 10 en France sont actuellement en situation d'épuisement professionnel. 62 % des soignants exerçant en France déclarent que la pandémie de la Covid-19 n'a fait qu'exacerber ce sentiment.
 
« Si ces chiffres sont à prendre avec des pincettes », précise la psychiatre, « car on peut faire dire ce que l'on veut avec ces chiffres, ils sont malgré tout très notoires. »
 
Le burnout touche 45% des directeurs de services infirmiers. 60% pour les infirmiers en chirurgie et 58% chez les médecins dont 10% en burnout sévère c'est à dire avec des idées suicidaires actives. 
Près d'un médecin sur trois se trouve en dépression, 7,9% consommeraient des antidépresseurs. « En général, ces personnes sont dans le déni ou la culpabilité et dans l'automédication. Il est difficile quand on est soignant de montrer ses propres vulnérabilités », reconnait le Dr Depuydt « On craint le jugement et on n'est pas habitué à cela. »
 
« Je suis moi-même cheffe de service d'un service d'hospitalisation sous contrainte, et je peux vous témoigner de la difficulté de travailler dans ce secteur. » Également directrice adjointe médicale, elle occupe à la fois un poste de management et de psychiatre. « Et je me retrouve confuse par rapport à ce que je dois faire ou demander pour moi-même et pour les autres. En même temps, j'ai envie de les soutenir, je comprends leur plainte mais on doit aussi continuer à travailler car il y a des patients qui attendent à la porte. On a beaucoup de demandes en psychiatrie, c'est un service qui a pris des proportions énormes et qui sont même devenues immaitrisables », témoigne-t-elle. 
 
Des recettes miracles face à cela ?
« Je n'ai pas de recettes miracles », avoue-t-elle. « Cependant, j'ai une belle métaphore à transmettre, celle du fil de l'équilibriste que l'on élargit. On pourrait essayer de réélargir le fil sur lequel on fait de l'équilibre afin d‘arriver à la poutre, ça serait déjà un peu plus confortable », imagine-t-elle. « Par ailleurs, on pourrait diminuer le vent qui nous déséquilibre pour avancer plus sereinement et s'aménager des moments de pauses, pour ne pas être face à une longue traversée. » 
 
Le réservoir d'énergie : une autre belle métaphore
Une autre belle métaphore est celle du seau ou du réservoir d'énergie de Fanny weytens, basée sur le « stress bucket » ( Braban and Turkington 2002). 
 
« Nous sommes comme un grand seau rempli d'énergie qui se vide par l'évacuation du robinet et se remplit par un arrosoir », décrit la psychiatre. « Si l'énergie est vide, c'est l'épuisement, le burnout. Et tout l'enjeu va être de pouvoir garder un certain niveau d'énergie. Cette métaphore est utile car elle permet de comprendre de manière assez imagée et donc de la retenir et de pouvoir l'expliquer plus facilement », précise-t-elle. Le robinet de sortie représente tout ce qui nous fait perdre de l'énergie.  « S'il est normal d'en perdre, d'avoir des journées plus difficiles que d'autres, le problème se pose quand on a trop de stress de longue durée sans interruption. Cela peut nous épuiser », poursuit-elle.
 
Ce robinet, il faudra essayer de le fermer et aussi de bien le positionner.  Concrètement cela signifie : pouvoir dire non et pouvoir mettre des limites.  
 
« Ensuite, on a un arrosoir d'entrée ; c'est ce qui nous donne de l'énergie, comme se reposer, prendre du temps avec ses amis et sa famille, dormir, mais aussi travailler dans ses valeurs, car cela va nous donner de l'enthousiasme », explique Caroline Depuydt.
 
Le baromètre servira à se jauger soi-même afin d'évaluer si on est connecté à ses émotions et ses valeurs, pour repérer les signes physiques et ou émotionnels éventuels.
 
Ensuite, il y a toutes les pressions exogènes, tout ce que notre travail nous amène ainsi que les charges mentales et les pressions endogènes liées à la personnalité du travailleur ; le perfectionnisme est un facteur de burnout par exemple.
 
Enfin, il y a toutes les petites fêlures, telle que la maladie de la thyroïde par exemple, qui peut entrainer de la fatigue, ou encore les antécédents familiaux. « Il faudra chercher à colmater ces brèches », précise-t-elle.
 
Cette image permet de voir que c'est l'ensemble des facteurs qu'il faut prendre en compte. Cela permet de faire un diagnostic de soi-même, de prendre le temps de voir à chaque niveau ce qu'il en est, si l'on est en accord avec ses valeurs ou si l'on doit demander de l'aide.
 
La bienveillance et la bientraitante comme réponses
La bienveillance et la bientraitance sont des valeurs que l'on doit mettre en avant et qui vont nous aider, observe la psychiatre. « Réfléchir à comment je vais dire les choses dans une équipe par exemple me semble important. Je pense qu'il faut réhumaniser le travail, c'est important car cela va remplir notre seau », poursuit-elle. Il faut également s'accorder de l'auto-bienveillance, c'est nécessaire pour rester en équilibre.
 
 
« Travailler en hôpital en 2023 : une performance d'équilibriste », Caroline Depuydt,
https://eusem.org/news/768-press-release-burnout-in-emergency-medicine-workers-hits-a-new-high-action-is-needed-urgently
 
 
 

Carole Stavart • Mediquality