5. Utilisez-vous l'IA dans votre pratique? si oui comment ? Quelle est la limite selon vous ?
Dr Benjamin Dhaene : En tant que radiologue, j'utilise de l'IA comme assistant à la détection des fractures sur les radiographies osseuses. L'IA est un outil qu'il faut apprendre à utiliser et à intégrer dans notre pratique. Elle ne remplace pas le médecin mais vient l'aider dans son quotidien. Il faut l'utiliser en connaissant les limites du système. Ce domaine est en pleine évolution. Il faut suivre son développement pour pouvoir l'orienter et mettre des balises au fur et à mesure. C'est d'ailleurs pour suivre plus particulièrement les thématiques comme celles de l'évolution des nouvelles technologies et de l'IA que j'ai rejoint dernièrement le CA de l'ABSyM Wallonie.
Dr Ahmed Goubella : L'utilisation de l'IA dans les soins de santé reste très marginale. Elle est essentiellement le fait de certaines spécialités médico-techniques. Cependant, il existe un vrai potentiel de croissance dans l'utilisation de cette technologie et nous n'avons aucune raison objective de tourner le dos à ce qui s'apparente à une révolution. À terme, l'IA est susceptible de changer radicalement nos pratiques. Que ce soit pour une aide au diagnostic, à l'enseignement ou au traitement administratif le potentiel est immense. De toute évidence, cela doit être contrôlé et ne peut certainement pas se faire au mépris des droits du patient. Un cadre légal strict doit être débattu au plus vite.
6. Avec IA, certains médecins deviennent plus bio techniciens que médecins, êtes-vous d'accord avec cet énoncé ? ( en référence à un article du quotidien Le Monde 1)
Dr Benjamin Dhaene : Comme dit précédemment, il s'agit d'un nouvel outil qu'il faut intégrer avec l'ensemble des autres outils à notre disposition. Il faut garder son esprit critique et connaître les limites du système. Il y aura peut-être une modification des pratiques mais comme il y a déjà eu dans le passé (robot chirurgical, dossier patient informatisé,…). Il faut appréhender l'outil et ne pas en avoir peur tout en restant critique.
Dr Ahmed Goubella : Gardons à l'esprit qu'un patient n'est pas réductible à une quantité de données algorithmiques, analysables et reproductibles. Il faut retenir du concept de variabilité interindividuelle que l'humanité de la médecine a encore de longs jours devant elle.
Par ailleurs, le rôle d'un médecin ne se limite pas à une analyse froide de la situation médicale d'un patient. Il englobe également des aspects essentiels tels que l'accompagnement du patient et de sa famille, l'explication des diagnostics, ainsi que la participation à l'éducation à la santé.
Des qualités telles que l'empathie, le respect et l'altruisme jouent un rôle primordial dans ces interactions et ne peuvent être remplacées par une quelconque intelligence artificielle. Par conséquent, l'intelligence artificielle doit être considérée comme un outil complémentaire plutôt que comme un substitut au personnel soignant.
7. Quelle serait la ou les solutions pour limiter les tâches administratives ?
Dr Benjamin Dhaene : Afin de limiter les tâches administratives et chronophages, il faut poursuivre la digitalisation de l'ensemble des systèmes gravitant de près ou de loin autour de la prise en charge des patients, mais surtout il faut une excellente communication entre eux, permettant une transmission aisée des informations entre tous les intervenants inclus dans cette prise en charge, tant préventive que curative. Avec mon syndicat, nous pensons qu'il faut aussi responsabiliser et impliquer le patient dans cette démarche. Il doit être acteur de sa santé. Les tâches administratives générées par le développement successif de procédures établies pour protéger le patient et les prestataires doivent pouvoir être intégrées efficacement dans la pratique quotidienne sinon elles perdent de leur sens.
Dr Ahmed Goubella : Une prise de conscience au niveau des autorités tant étatiques qu'hospitalières que la mutualisation des moyens permettrait de révolutionner le champ de l'informatisation et de l'échange de données. Il n'est pas normal que dans notre pays, chaque institution hospitalière, ou presque, dispose de son propre système informatique. La communication entre les différentes institutions est encore quasi inexistante et les mises en réseaux (RSW par exemple) sont loin d'être ergonomiques pour les utilisateurs. Il en résulte un stress administratif, une perte de temps majeure qui pourrait être consacré au soin des patients.
8. Quelles sont selon vous les limites des droits du patient ?
Dr Benjamin Dhaene : Je ne pense pas qu'il faille parler de limites des droits du patient mais qu'il faut maintenir un équilibre entre ses droits et ses devoirs et qu'il en est de même pour les droits et devoirs des prestataires de soins. La clé reste le respect. La communication est également essentielle. En cas de problème, il existe des services de médiation. Les réseaux sociaux sont un lieu où l'on peut exprimer son ressenti, qu'il soit négatif mais aussi positif, tout en restant courtois et respectueux. Le respect se retrouve aussi lors des contacts directs, en consultation ou aux urgences. C'est une réelle préoccupation de l'ABSyM. Par exemple, on ne vient pas aux urgences à 4h du matin juste pour faire signer un papier. Par ailleurs, pour une vraie urgence, le patient doit avoir droit à la même prise en charge à midi ou à minuit.
L'évolution sociétale et la juridicisation croissante de la relation médecin-patient ont déjà donné lieu à une médecine de plus en plus défensive. La ‘modernisation' de la loi qui est sur la table ne va que renforcer cette tendance défensive. A l'ABSyM, nous veillerons à ce que l'équilibre entre droits et devoirs des uns et des autres soit maintenu.
Dr Ahmed Goubella : Leur application! Ces droits ne sont pas toujours connus des patients et leur mise en pratique ne se réalisera pas si les institutions de soins ne sont pas soutenues dans des démarches visant à les faire respecter. Un changement de culture est à opérer, la plupart des médecins s'en rendent compte mais le vivre ensemble doit passer par un encadrement clair et soutenu des instances.
9. Quel est pour vous l'impact écologique sur la santé ? Et comment y faire face ?
Dr Benjamin Dhaene : La santé a un impact écologique important, notamment direct avec sa consommation de matériel à usage unique mais également indirect avec la consommation de médicaments qui se retrouvent ensuite dans les eaux usées. Les appareils utilisés sont de plus en plus efficaces et consomment de moins en moins mais leur nombre a augmenté.
Pour diminuer l'impact écologique de la santé, il faut analyser notre pratique et essayer d'améliorer ou de repenser certaines procédures ; diminuer le matériel à usage unique tout en maintenant une hygiène irréprochable du matériel, se rendre compte de l'impact écologique de chaque prescription de médicament et/ou d'examen technique.
Dr Ahmed Goubella : L'impact environnemental sur la santé est un fait non contesté. En cela, le dérèglement climatique, puisque c'est cela dont il est question, aura un impact sur la santé de la population et à certains égards, c'est déjà le cas. Raison pour laquelle cette question doit être au centre de nos réflexions.
L'impact du changement climatique sur la santé est multifactoriel. Il peut s'agir de modifications épidémiologiques avec, par exemple, un risque d'augmentation des maladies vectorielles mais aussi, de catastrophes naturelles telles que les inondations et les vagues de chaleur extrême. Dans tous les cas, notre système de soins de santé sera touché.
Evidemment, le secteur des soins de santé a sa part de responsabilité dans les émissions de gaz à effet de serre. En toute logique, une première étape serait de dresser un état des lieux des émissions hôpital par hôpital. En effet, très souvent, les hôpitaux ont connaissance de l'énergie qu'ils consomment mais ne prennent pas en considération toute une série d'autres postes émetteurs tels que la consommation de médicaments et de dispositifs médicaux, les trajets domicile-hôpital pour le personnel soignant, etc… Dans un deuxième temps, il serait bénéfique d'établir des comités chargés de la transition écologique, à l'instar des groupes de gestion de l'antibiothérapie qui ont été créés pour aborder le problème de la résistance bactérienne. Enfin, il serait pertinent d'exiger que le personnel soignant, dans le cadre de sa formation continue et de son accréditation, suive un certain nombre de formations liées au développement durable, tout comme c'est déjà le cas pour les sujets d'éthique et d'économie.
Toutes ces initiatives permettraient de renforcer la prise de conscience individuelle ainsi que l'engagement du secteur de la santé envers la durabilité environnementale, tout en garantissant que les professionnels de la santé disposent des connaissances et des compétences nécessaires pour intégrer efficacement des pratiques respectueuses de l'environnement dans leur travail quotidien.
10. Intégrez-vous la responsabilité environnementale dans votre pratique ?
Dr Benjamin Dhaene : Lors du renouvellement des appareils dans notre service, nous avons analysé la consommation électrique des différents modèles proposés et cette information a été incluse dans notre processus de choix.
Un système de mise en veille automatique a été installé sur les ordinateurs afin d'aider les distraits.
Nous progressons vers une digitalisation plus intégrée des systèmes permettant une communication intra- et extrahospitalière des informations, limitant le recourt au papier.
Dr Ahmed Goubella : De toute évidence, l'impact face au changement climatique ne viendra pas de changements individuels. Certes, tous les petits « gestes » écologiques sont louables, mais ce qu'il faut, ce sont plutôt des changements systémiques plus larges.
En ce sens, les données et recommandations fournies par l'association française du « Shift Project » peuvent être une ressource précieuse pour soutenir les changements de système nécessaires à la transition vers la durabilité environnementale.
La Belgique n'est pas en reste sur le sujet. Le 13 juin prochain, le CHU de Namur organise avec les « shifters », les assises de la transformation durable des institutions. Il s'agit là d'une excellente occasion de réflexion, de formation et d'échange sur les enjeux liés à l'énergie, au climat, à l'environnement et à la santé.
Ce genre d'événement permet aux professionnels de la santé et aux acteurs du secteur de se rassembler, d'apprendre les uns des autres et de partager des bonnes pratiques en matière de durabilité. Ils peuvent également favoriser la sensibilisation et la mobilisation de la communauté médicale dans la prise de conscience des défis environnementaux et des solutions possibles. Il est important que de telles initiatives se multiplient et s'élargissent, encourageant ainsi une collaboration interdisciplinaire et une action concertée pour intégrer pleinement les considérations environnementales dans le domaine de la santé.
11. Quelles sont vos craintes ?
Dr Benjamin Dhaene : La perte de sens de notre métier de soignant, perdu dans toutes ces considérations économiques et politiques. Le médecin a choisi de s'occuper de la santé de ses patients sans être obligé pour cela d'effectuer de multiples tâches administratives ni de devoir choisir tel ou tel matériel avec comme critère principal son prix. Le contexte actuel n'est pas propice à une évolution favorable à ce sujet.
Les différentes réformes entamées par le ministre me semblent nécessaires pour moderniser le système. Cependant, il ne faut pas se précipiter et il doit communiquer afin d'en expliquer les tenants et aboutissants pour que les gens puissent adhérer au projet. Je crains que sans une compréhension suffisante de ces réformes, cela crée encore un stress supplémentaire sur le corps médical.
Dr Ahmed Goubella : Que les médecins ne réagissent pas à temps! Que le désinvestissement dans les élections et la représentation médicale dans les instances de l'INAMI conduise à alimenter une sensation de perte de sens de l'organisation de nos soins de santé. Nous avons une occasion de participer aux débats en première ligne, saisissons-la ! Il faut protéger notre modèle de soins pour qu'il permette aux soignants de travailler dans les meilleures conditions au service de la population.
12. Face à quoi êtes-vous en colère ?
Dr Benjamin Dhaene : Étant de caractère optimiste, je parlerais surtout de points d'amélioration qui ne me laissent actuellement pas indifférent.
D'un point de vue macro, je déplore personnellement le manque de perspective claire concernant la mise en place des réseaux et leurs implications dans la prise en charge des patients. Ceci pouvant générer un climat de concurrence entre deux hôpitaux de deux réseaux voire au sein d'un même réseau. D'un point de vue plus pratique, je déplore le déséquilibre entre la facilité des gens pour dénoncer des problèmes et le manque d'implication de ces mêmes personnes pour en trouver les solutions.
Tout ceci génère un contexte particulier qui ne rend pas les métiers de la santé attractifs.
Dr Ahmed Goubella : Face à une pénurie de médecins qui refuse de dire son nom car le cadastre des praticiens ne cadre pas avec la réalité de la pratique. On ne peut continuer à ignorer l'évolution du métier de médecin tant du côté des besoins de la population que des besoins du corps médical. Nous sommes dans un système où nous sommes poussés à choisir entre notre éthique et notre qualité de vie personnelle et professionnelle. Cela n'est pas acceptable.
Face à un système de soins qui, trop souvent, n'intègre pas le patient dans son environnement. Comment trouver du sens à notre pratique quotidienne alors que, une fois soignés, nous renvoyons nos patients dans un environnement inadéquat où ils ne seront pas suffisamment soutenus.
Face à un système de santé où seulement 2% du budget est alloué à la prévention alors qu'il n'est plus nécessaire de démontrer qu'il vaut mieux prévenir que guérir.
Face à un financement obsolète et irrespectueux de notre travail. La nomenclature actuelle est dépassée et crée de véritables inégalités entre spécialités, difficilement justifiables.
Cette colère doit être un moteur pour nous permettre d'avancer, de changer les choses tant qu'il est encore temps et cela passe par une discussion constructive avec le politique. Pour se faire il faut voter aux élections médicales et opter pour le changement.