Série « Regards croisés autour de la santé » 1ère partie : Faut-il investir plus dans la santé ?
NAMUR 04/03 - L'Unessa a orchestré récemment à Namur un débat préélectoral réunissant des représentants des partis politiques francophones, offrant ainsi un éclairage sur leurs visions et leurs solutions face aux enjeux majeurs du domaine de la santé et du secteur social. Quels sont leurs avis sur le financement de la santé? C'est l'objet de la première partie de notre série.
Ce débat a mis en lumière plusieurs thématiques essentielles telles que l'investissement dans le secteur de la santé, l'attractivité des métiers du Care, la qualité des services et la durabilité. Ces questions revêtent une importance capitale pour le bien-être de chacun et exigent des actions concrètes de la part des autorités politiques. Les différents participants au débat : Eliane Tillieux : Présidente de la Chambre des représentants et Députée fédérale PS, Elisabeth Degryse : Secrétaire politique des Engagés, François De Smet : Président de DéFI, Georges-Louis Bouchez : Président du MR, Germain Mugemangango : Chef de groupe PTB au Parlement wallon, Laurent Heyvaert : Député wallon Ecolo, membre de la Commission de l'emploi, de l'action sociale et de la santé du Parlement de Wallonie et le Dr Devos, directeur général d'Unessa, ont exposé leurs visions divergentes quant à ces thématiques.
« On estime qu'il y a une norme de croissance minimale qui est de 3% pour les soins de santé, et on ne veut pas aller en de ça », Eliane Tillieux ( PS)
Eliane Tillieux ( PS) plaide pour un financement plus structurel, soulignant l'importance de fixer une norme de croissance à 3% afin de garantir la viabilité à long terme des services de santé: « Tous les secteurs ont connu une indexation. C'est un phénomène global qui s'est répercuté sur le domaine de la santé : les coûts du personnel, de l'énergie, des matériaux de construction, des produits alimentaires ..Tout cela a eu un impact considérable et beaucoup de services aujourd'hui se retrouvent dans le rouge, avec une forte incertitude sur la continuité des services. Ce que nous proposons au niveau du PS, c'est de fixer un financement qui soit beaucoup plus structurel pour permettre de viabiliser à plus long terme et fixer une norme de croissance. C'est quelque chose qui nous tient vraiment le cœur. On estime qu'il y a une norme de croissance minimale qui est de 3% pour les soins de santé, et on ne veut pas aller en de ça. »
« C'est aussi permettre, avec ce nombre de croissances, de répondre aux besoins », poursuit-elle. « La population vieillissante nécessite quelquefois une prise en charge depuis le domicile avec les aides familiales ou les aides à domicile ou encore l'entrée en maison de repos et de soins. On doit également élargir l'offre des services », ajoute la députée fédérale.
Mais il faut travailler un peu plus les différentes solutions et l'activation des solutions entre elles, et écouter beaucoup plus le personnel, ajoute-t-elle. Et puis, plus globalement, on sait qu'il y a énormément de gestion administrative. Tout le monde s'en plaint. Il faut réduire cette charge administrative. »
« La solution n'est pas toujours « plus d'argent », Georges-Louis Bouchez (MR)
De son côté, Georges-Louis Bouchez (MR) insiste sur la nécessité de prévoir les besoins réels, tout en explorant des mécanismes fiscaux spécifiques pour optimiser les ressources existantes. « La solution n'est pas toujours « plus d'argent » insiste-t-il «Sur les six dernières années, 10 milliards supplémentaires ont été investis dans les soins de santé. Le budget est passé de 25 à 35 milliards d'euros. Ce qui est fondamental c'est de pouvoir prévoir les besoins réels. La prévisibilité doit se faire au niveau territorial. S'il y a bien quelque chose que l'on peut prévoir, c'est le vieillissement d'une population et également les conditions socio-économiques d'une population. Si l'on fait une prévisibilité, elle doit surtout être territoriale, il faut prendre en compte chaque bassin de vie », explique-t-il.
« Plutôt que de donner de l'argent, il y a aussi le fait de diminuer les coûts. On pourrait avoir des mécanismes fiscaux spécifiques pour le domaine du Care, à la fois pour le personnel et pour les établissements eux-mêmes, dans une trajectoire budgétaire globale de la région. »
« Il faut changer les mécanismes de financement pour permettre aux structures de se projeter sur du long terme », Elisabeth Degryse ( Les Engagés)
Les autres intervenants ont également apporté leurs contributions. Elisabeth Degryse (Les Engagés) met en avant la nécessité de repenser la manière dont les soins de santé sont envisagés, en insistant sur l'efficience et la rationalisation des ressources. « La santé est prioritaire », réagit -elle. « On a sorti un plan santé récemment. Le coût global des soins santé augmente, puisque la population vieillit et on n'investit pas assez. On doit changer fondamentalement notre manière de voir les choses et on doit arrêter de croire qu'on va pouvoir faire des économies en matière de soins. Il y a encore énormément de besoins qui ne sont pas rencontrés et on peut travailler sur l'efficience, et sur la rationalisation. Il y a des choses à faire, mais il y a aussi des besoins à couvrir », poursuit-elle.
En revanche, sur les mécanismes de financement, il y a effectivement du pain sur la planche, relève-t-elle. « Il y a la question de la prévisibilité, mais ce n'est pas la même chose pour une crèche, pour une AMO, pour un service d'accueil de personnes en situation de handicap, pour un hôpital que pour une maison de repos. On ne réglera pas tout cela avec des formules magiques toutes faites pour les hôpitaux. Il y a une réforme qui a été lancée en 2022 et il faut absolument la continuer. On a vu que le covid avait mis en avant l'impossibilité de continuer avec un financement à l'acte, qui ne permet pas aux gestionnaires hospitaliers de se préoccuper de la question de la qualité, et il faut avancer de manière volontaire dans cette réforme, parce qu'on doit sortir de ce financement à l'acte.»
« On doit arrêter d'économiser sur la santé », Germain Mugemangango (PTB)
Germain Mugemangango (PTB) dénonce, quant à lui, l'austérité européenne et appelle à une opposition claire pour protéger les services publics.
Selon lui, le débat ne se situe pas là où il devrait être. « La question n'est pas « devons -nous donner plus d'argent au secteur de la santé », mais «arrêtons d'en prendre.»
Il prend alors en exemple la question de l'énergie : « c'est une question qui nous a tous impacté.Il y a des surprofits énormes qui ont été faits en 2021 au bénéfice d'entreprises de l'énergie. Les prix de l'énergie auraient pu être bloqués, comme dans d'autres pays européens, mais on ne l'a pas fait. Une solution concrète, c'est de continuer à taxer le sur profit à concurrence de 60 %. »
« On doit arrêter d'économiser sur la santé, car c'est ce que fait le gouvernement. Il a économisé 700 millions d'euros sur les soins de santé en prenant une série de mesures. La norme de croissance de 2,5% pour les soins de santé a été ramenée à 2%. Le Premier ministre s'est vanté auprès des institutions européennes d'avoir économisé 11 milliards d'euros. Cela a eu un impact sur les soins de santé. On prévoit, au niveau européen, des économies à hauteur de 27 milliards à réaliser en 7 ans. »
Pour le PTB, la Belgique devrait s'opposer très clairement à l'austérité européenne, parce que tous les services publics et les soins de santé vont le payer, « et c'est évidemment inacceptable », conclut-il.
« Arrêtons de mettre de la complexité là où il y en a déjà beaucoup trop » ( François De Smet - DéFI)
François De Smet (déFI) prône, lui, une simplification administrative et une responsabilisation des acteurs du secteur. Alors qu'il réexplique l'importance des soins de santé pour tous les citoyens, il insiste sur la complexité administrative qu'il faudrait réduire : « Le covid a montré le caractère essentiel d'un grand nombre de métiers. Une première chose à faire, c'est peut-être d'arrêter de compliquer la vie des professionnels. La réforme a empoisonné la vie d'un certain nombre de crèches par exemple, par une forme de rigidité administrative qui a poussé un certain nombre d'entre elles, privées, mais aussi publiques de fermer ou d'être en difficulté. Certains voudraient que l'aide à la jeunesse ou à la petite enfance soit encore complexifiée en les enlevant de la communauté française. »
La régionalisation peut paraître une bonne idée dans l'idée d'une Belgique quatre régions, mais je crois que ça ne l'est pas, parce que ça va apporter encore plus de complexité »
« Arrêtons de mettre de la complexité là où il y en a déjà beaucoup trop. Ce sont déjà des secteurs qui sont parfois très fortement touchés et trop fortement rigide administrativement. Il faut donner, au contraire de l'autonomie et de la responsabilisation dans le financement, vu l'importance de ce que les métiers du Care vont prendre dans les années à venir et le fait que, contrairement à beaucoup de métiers, on ne voit pas comment la robotisation ou l'intelligence artificielle va arriver à remplacer des bras. »
« Il y a théoriquement tout sur la table pour que ce soient des métiers qui puissent être attractifs, notamment en termes de revalorisation des heures de stage. Cependant, les Régions, en effet, sont désargentées et le fédéral est à sec. Ça veut dire que ce seront des choix politiques à faire et que si vous voulez mieux financer, il va falloir trouver de l'argent ailleurs. On peut alors évidemment ouvrir le catalogue des autres secteurs qui ne sont pas ici pour économiser…
Entre temps politique et réalité du terrain
Laurent Hevaert ( Ecolo) mentionne, quant à lui, le risque des deux vitesses entre la politique et le terrain: « Je suis assistant social, et dans la politique depuis 2019. J'ai été très étonné de cette différence de temps. Le temps politique, qui est différent du temps de la réalité, puisque quand il y a des crises, il faut répondre rapidement, et les politiques répondent toujours trop tard. En revanche, en termes d'investissement quand il faut réfléchir à long terme, là, on n'a que cinq ans, alors que le temps est beaucoup plus long. Et il y a vraiment ces deux vitesses qui sont présentes. La seule manière de répondre justement à ce temps rapide et à ce temps long, c'est de faire confiance au secteur lui-même. »
Le Dr Devos ( Unessa ) conclut en s'exlamant que :"chaque fois qu'il y a une exigence ou une réforme nouvelle, il y a un coût supplémentaire pour le terrain. En revanche, le budget, par rapport aux exigences politiques que nous subissons, est souvent oublié. Et la moindre des choses, en termes de responsabilité politique, ça serait qu'on ajoute un subside pour cette norme. Force est de constater qu'il y a un grand oubli à ce niveau- là. Je pense par exemple à la cybersécurité, on ne peut pas dire que le gouvernement assume. "
Deuxième partie : L'attractivité du secteur et les métiers du Care en pénurie