Série « Regards croisés autour de la santé » 2/4 : Comment faire face à la pénurie dans le secteur médical et rendre les métiers du Care plus attractifs ?
NAMUR 05/03 - L'Unessa a orchestré récemment à Namur un débat préélectoral réunissant des représentants des partis politiques francophones, offrant ainsi un éclairage sur leurs visions et leurs solutions face aux enjeux majeurs du domaine de la santé et du secteur social. Comment faire face à la pénurie dans le secteur médical et rendre les métiers du Care plus attractifs ? Voilà l’objet de la deuxième partie de notre série.
Ce débat a mis en lumière plusieurs thématiques essentielles telles que l'investissement dans le secteur de la santé, l'attractivité des métiers du Care, la qualité des services et la durabilité. Ces questions revêtent une importance capitale pour le bien-être de chacun et exigent des actions concrètes de la part des autorités politiques. Les différents participants au débat : Eliane Tillieux : Présidente de la Chambre des représentants et Députée fédérale PS, Elisabeth Degryse : Secrétaire politique des Engagés, François De Smet : Président de DéFI, Georges-Louis Bouchez : Président du MR, Germain Mugemangango : Chef de groupe PTB au Parlement wallon, Laurent Heyvaert : Député wallon Ecolo, membre de la Commission de l'emploi, de l'action sociale et de la santé du Parlement de Wallonie et le Dr Devos, directeur général d'Unessa, ont exposé leurs visions divergentes quant à ces thématiques.
Numérus clausus : stop ou encore ?
Face à la crise de la pénurie de médecins, la question cruciale du numerus clausus divise les opinions au sein du secteur de la santé. Le PTB prend position en faveur de sa suppression, tout comme le PS, Les Engagés, Ecolo et déFI. Pour le Parti du Travail de Belgique, la solution réside non seulement dans l'augmentation du nombre de professionnels de la santé, mais aussi dans la délégation de certaines tâches et une réorganisation des structures médicales. Enfin, la question de la revalorisation salariale, des conditions de travail, de la viabilité est vraiment une question essentielle pour ce parti.
« Au niveau de la petite enfance, par exemple, le secteur demandait 41 millions d'euros pour pouvoir revaloriser les salaires. Finalement, la ministre compétente de la Fédération Wallonie-Bruxelles a mis 6 millions d'euros sur la table. C'est totalement insuffisant par rapport aux demandes », s'insurge Germain Mugemangango (PTB). Le manque d'encadrement est aussi un élément essentiel pour le parti du Travail de Belgique. « Il faut réfléchir différemment », poursuit le chef de groupe PTB au Parlement wallon. « On se trouve dans un pays paradoxal où nous avons besoin de plus en plus de médecins généralistes et malgré qu'il y ait de nombreux candidats aux études, on limite pourtant le nombre de médecins possibles. »
« Cette pénurie est si grave que le numérus clausus, aujourd'hui, ne se justifie plus », argumente François De Smet ( déFI)
Pour déFI, la pénurie est grande : « On manque de médecins généralistes dans les campagnes et dans les coins les plus ruraux, mais il manque également de pédiatres dans les services d'urgence ou encore des gynécologues dans les plannings familiaux. Cette pénurie est si grave que le numérus clausus, aujourd'hui, ne se justifie plus », argumente François De Smet (déFI).
Le président du parti déFI poursuit en expliquant que « les trois métiers qui font le plus de burnout, c'est soigner, enseigner et gouverner. Ils ont une charge mentale extrêmement forte, une charge émotionnelle qui fait en sorte qu'il est très difficile de finir sa journée et de passer complètement à autre chose. Et les soignants et les enseignants ont en commun qu'ils quittent rapidement la profession, parfois même après une ou deux années dans beaucoup de cas, et même parfois, pendant les études. Comment contrer cela ? En rendant le métier plus attractif évidemment. Payer, par exemple pour ce qu'ils ont servi, comme les heures de stage afin de valoriser le métier. »
« La pénurie dans le secteur médical n'existe pas ( Georges-Louis Bouchez ) le problème c'est le rapport au travail. »
« Il y a des pénuries localisées », estime le président du parti MR. « Mais le vrai problème, c'est le rapport au travail. Il faut aussi dire aux gens qu'il faut travailler, qu'on ne peut pas avoir une société comme en Wallonie, une des régions d'Europe avec le plus haut ratio entre le nombre de demandeurs d'emploi et le nombre de métiers en pénurie. Par ailleurs, il faut baisser la fiscalité pour que les gens aient plus. »
« Il faut également revoir une série de modes de paiement », poursuit-il. Notamment les paiements à l'acte qui, aujourd'hui, sont totalement déconnectés de la réalité.
Effectivement aujourd'hui, pour un numéro INAMI, il en faut trois, parce qu'avant le médecin de campagne, qui était disponible sept jours sur sept et qui, de temps à autre, s'occupait même du chat quand le vétérinaire ne savait pas venir, ça n'existe plus, ce qui impacte la rémunération. Aujourd'hui, il est faux de dire qu'il y a une pénurie généralisée de médecins dans notre pays. Il existe des pénuries qui sont localisées. C'est pour cela qu'on propose, par exemple dans le cadre des stages, de créer des incitants, voire parfois des obligations, pour aller dans des zones les plus mal desservies. »
« Concernant les numéros Inami, aujourd'hui, on a triplé le nombre en quinze ans. D'ici 2029, ce sera 929 numéros INAMI, contre un peu plus de trois cents en 2010. Est-ce qu'on peut les faire sauter ? Pas de problème. Est-ce, pour autant, qu'on aura totalement libéralisé la formation des médecins ? C'est faux, parce que, pour former un médecin, ce n'est pas comme un juriste pour qui il suffit d'étudier. L'étudiant en médecine doit faire des stages pratiques. Le nombre de médecins formés sera toujours limité au nombre de lits disponibles et au nombre de patients existants. Et un exemple pour prouver la réalité des choses, c'est qu'il n'y a pas de numéro INAMI en médecine vétérinaire. Pourtant, l'Union européenne nous a imposé de créer un concours à l'entrée ? Si pas il ne s'engageaient plus à reconnaître la qualité de la formation, expliquant que ces étudiants vétérinaires ne verraient jamais un animal de leur formation et que c'était un peu risqué de considérer qu'ils avaient réussi leurs études. »
Elisabeth Degryse : « la pénurie est réelle sur une grande partie du territoire. »
Ce n'est pas qu'un débat francophone. On peut reconnaitre qu'on s'est trompé dans les années passées et que maintenant le système actuel ne fonctionne pas. Mais cette question de pénurie, c'est une question qu'on va devoir traiter ensemble, avec le secteur, en tenant compte de l'évolution de la société. Le rapport au temps, aujourd'hui est différent, ce n'est pas qu'une question de rapport au travail. Il y a plein de gens qui sont tout à fait d'accord de travailler. L'accélération de notre société avec les nouvelles technologies fait qu'on est entré dans un rapport à notre vie privée qui est plus compliqué qu'auparavant. »
Comment rendre les métiers du secteur des soins plus attractifs ?
Dans le contexte d'attractivité des métiers du Care, les différents partis expriment la nécessité d'alléger les tâches administratives de différents postes en intégrant de nouvelles professions notamment. De nouvelles professions nécessaires également pour les nouvelles préocupations.
« De nouveaux métiers doivent arriver dans le secteur des soins » , souligne Georges-Louis Bouchez ( MR) « La cybersécurité va devenir une préoccupation majeure pour les administrations publiques et privées. Un soutien est nécessaire pour aider les établissements à se protéger. Cependant, il faudrait arriver à trouver un équilibre, en supprimant par exemple certaines normes, afin d'éviter de devoir engager du personnel qui va simplement encoder et permettre le contrôle de l'Etat. »
« Au niveau de la délégation des tâches, il faut aller plus loin », ajoute-t-il « Il faut réfléchir à la manière dont on encadre. Il y a peut-être des prestations techniques qui pourraient être prises en charge par des aides, des proches ou des aidants formés. »
Eliane Tillieux, Députée fédérale (PS) insiste quant à elle sur la nécessité de continuer à valoriser les métiers des soins et d'adapter ces professions aux évolutions contemporaines. « C'est ce qu'on a fait avec le fond blouses blanches », rappelle telle. « Mais il faut aussi de mieux en mieux encadrer pour permettre de mieux répartir les fonctions dans l'hôpital. En outre, l'amélioration des conditions de travail peut se faire par de simples petites actions », poursuit-elle. « Que ce soit au niveau des déplacements, mais aussi au niveau de l'accueil des stagiaires : leur permettre de manger sur place, d'avoir une place de parking, ça n'a l'air de rien, mais cela facilite les choses. Ils se sentiront mieux accueillis et ça leur donnera plus envie de rester dans la filière », estime la Députée fédérale PS.
« Comme on a fait pour la défense, il faudrait réaliser une grande campagne de revalorisation des métiers du soin », propose Elisabeth Degryse ( Les Engagés)
« Dans des hôpitaux où l'on se retrouve parfois la nuit avec une infirmière pour 20 patients, avec des patients qui attendent une heure et demie quand ils sonnent, il faut calculer les normes correctement en tenant compte de la réalité du terrain.» , poursuit la secrétaire politique des Engagés.« Il y a donc un réel travail à faire sur les normes, mais avec le secteur, puisque c'est eux qui connaissent la réalité, c'est le secteur qui est sur le terrain.»
Et en ce qui concerne le plan d'attractivité, ajoute-t-elle, « ce qui est fondamental pour nous, c'est de redorer tous ces métiers qui sont essentiels au sein de la société. Ce ne sont pas juste des moyens financiers, ce ne sont pas juste des questions de normes, c'est aussi une reconnaissance sociétale. Comme on a fait pour la défense, pourquoi ne pourrait-on pas réaliser une grande campagne de revalorisation de l'ensemble des métiers du soin ? »
La question de l'allègement de l'administratif est également cruciale pour le parti centriste. « Pourquoi ne crée-t-on pas des postes complémentaires pour gérer tout ce qui est administratif, pour que ceux qui ont une vraie plus-value en termes de présence auprès du patient soient déchargés ? Les infirmiers.ères souvent se plaignent de devoir faire des heures supplémentaires pour encoder ce qu'ils ont fait pendant la journée. « Il y a quand même quelque chose qui n'est plus cohérent. Ces personnes ont une vraie plus-value et on les met devant des ordinateurs. »
Enfin, il y a aussi la question du bien-être qui est très importante sur le lieu de travail.
« Le bien-être au travail, ce n'est pas juste permettre de faire une heure de yoga pendant le temps de midi ou mettre en place une salle de sport, c'est beaucoup plus complexe que cela. C'est aussi travailler sur le management », insiste la secrétaire politique des Engagés.
« C'est une priorité supplémentaire dans l'attractivité du secteur et de la reconnaissance sociétale. On confie nos enfants à des puéricultrices par exemple, or c'est sans doute un des métiers qui est le moins bien perçu aujourd'hui. Dans le secteur des soins, on n'arrête pas de dire que les 1000 premiers jours sont les plus importants, et on doit vraiment, sociétalement parlant, reconnaître cela pour faire évoluer la situation et donner envie de faire ces métiers »,insiste-t-elle.
Le président du MR reconnait qu'il y a une trop grande valorisation de certains acteurs de la santé et une trop faible valorisation des autres. « Et ce n'est pas qu'une question financière, c'est dans la reconnaissance, dans la confiance qu'on a dans le travail qui est fait, précise-t-il.
« Mais il faut aussi défiscaliser les heures supplémentaires. Ceux qui travaillent le plus sont les plus taxés sur les heures supplémentaires. C'est quand même une sanction à l'effort », lance Georges-Louis Bouchez. « Par ailleurs, s'il y a la question pécuniaire, il y a également la question de flexibilité. Le droit du travail en Belgique est beaucoup trop rigide selon le président MR. « Il y a toute une série de cas où le travailleur doit s'arrêter quelques semaines, pour une formation, pour souffler, voire peut être pour ce que l'on préconise dans notre programme après dix années de travail, un droit à la démission pour pouvoir changer d'activité.»
Pour Eliane Tillieux ( PS), « Il est important de voir le malaise du personnel qui est contraint à des horaires irréguliers et la fuite finalement des nouvelles générations. Il faut absolument rendre ces métiers plus attractifs. C'est une question fondamentale. La question de subventionner d'autres profils, chez-nous aussi, est perçue très positivement, dans des métiers logistiques ou des postes d'éducateurs notamment. »
La Députée fédérale PS rappelle enfin qu'un accord non marchand a été obtenu sur la pénibilité et les fins de carrière en Wallonie, avec Christie Morreale. Celui-ci a permis une réduction du temps de travail possible au-delà de 55 ans et de consacrer une partie de ce temps pour soi. « Ce type de solutions doit encore être posé », conclut -elle.
Enfin pour Laurent Heyvaert ( Ecolo), le travail doit rester une vocation, mais les mentalités ont évolué. « Les métiers du soin et du social, sont une vocation quand on commence à travailler et doivent le rester. Mais le minimum c'est que l'on puisse voir ses enfants quand on rentre le soir », poursuit-il. « La nouvelle génération évolue, elle demande d'avoir une vie privée et une vie professionnelle épanouie », c'est ce qui rend le métier attractif.
« Faites-nous confiance », lance le Dr Devos en conclusion de cette partie
« il y a un concept simple qui ne coute pas cher, qui n'a pas été évoqué c'est Faites nous confiance! », s'exclame le directeur général de l'Unessa. Ce qui signifie, réduire le temps que nous perdons dans l'administratif », car pendant ce temps le corps business n'est pas fait, explique-t-il.
« La confiance, ça veut dire aussi arrêter avec des normes qui sont impossibles à tenir, parce que le marché du travail ne le permettra pas. Arrêtez de nous dire ce que nous devons faire, on sait comment faire notre métier. »
De plus, « certains mécanismes doivent aussi être revus. Quel est le sens de recevoir des primes en décembre, si finalement elles sont reprises à 80% l'année suivante ? Ce n'est pas vécu par les travailleurs comme quelque chose de valorisant », témoigne-t-il.
« Il faut aussi insister sur le fait que les métiers du Care ne s'arrêtent pas le vendredi à 18 heures. Ces dernières années, un focus s'est fait sur le travail de jour et des mesures d'égalité sur les jours en semaine. Plus on fait cela, moins on attire de gens pour travailler le samedi et le dimanche. Je ne comprends toujours pas pourquoi les heures inconfortables dans les métiers du Care sont moins bien payées que dans les métiers de la construction.»
Quant aux nouveaux métiers, poursuit-il, qu'on ait des métiers spécifiques pour soutenir les nouvelles contraintes évidemment, et dans les petites institutions, que l'on travaille à plusieurs pour partager ces ressources, cela fait du sens. Qu'on puisse, avoir des responsables qualité qui sont mieux reconnus, évidemment aussi, cela fait partie des innovations, mais cela doit se faire de manière globale et sur du long terme. »
« Des mesures structurelles doivent faire partie de toute une réforme globale du secteur des soins de santé », conclut-il. « Pour ne pas de nouveau se retrouver dans des mesurettes et dans cinq ans devoir se demander ce que l'on fait. C'est vraiment notre responsabilité d'inscrire dans le temps de nouvelles mesures. »