Six mois de COVID-19, avec essais et erreurs (interview)
BRUXELLES 28/09 - Témoignage d'un membre de la Société belge de Gérontologie et de Gériatrie : "Nos conseils ont été élaborés avec les meilleures intentions, mais les choses ont rapidement dégénéré dans les médias."
Johan Flamaing, MD, PhD, Chef du service de Gériatrie à l'UZ Leuven, revient sur six mois de COVID-19 et sur les directives gériatriques, bien intentionnées mais mal interprétées par les médias. Il souligne également le lancement de l'initiative internationale #OldLivesMatter. Enfin, il plaide pour une révision de nos perspectives concernant les personnes âgées ; ce qui pourrait, qui sait, aussi conduire à un ajustement de l'âge de la retraite.
Que retenez-vous de ces six mois de COVID-19 ?
L'essentiel est que toutes les mesures, que nous imposons également à une population jeune et en bonne santé, visent avant tout à éviter le transfert vers une population très vulnérable. Nos aînés sont les plus grandes victimes de cette épidémie. Ce que je garderai aussi en mémoire, c'est l'énorme solidarité des hôpitaux envers les maisons de repos et de soins, où les connaissances et les moyens pour lutter contre la crise n'étaient pas toujours disponibles. D'importantes collaborations ont ainsi vu le jour et elles continueront d'exister.
Un autre point important est le passage de chiffres centralisés vers le niveau local. Ce n'était pas encore le cas en mars et avril, mais ça l'est aujourd'hui. Actuellement, les cercles de médecine générale et les maisons de repos peuvent jouer un rôle plus rapidement et contenir l'épidémie. Il y a également eu un énorme rattrapage en matière de tests depuis le début de la crise. Alors que dans les hôpitaux, au cours de la première vague, 98% des décès par COVID-19 étaient des cas confirmés, ce n'était le cas que pour 50% des décès en maisons de repos. C'est pourquoi nous avons également conseillé de renforcer nettement le dépistage. Les cas positifs doivent être détectés et faire l'objet de mesures de confinement dès que possible. Nous avons dû apprendre à travailler ensemble au-delà des murs, et c'est tout de même une conséquence positive de cette crise.
Interprétation erronée
Au début de la crise, on craignait fortement de devoir faire face à une situation telle que celle de l'Italie, avec des hôpitaux surchargés et des médecins à bout de souffle. L'Association de Médecine intensive, mais aussi des commissions d'éthique des universités, ont élaboré des conseils pour soutenir les prestataires de soins et les médecins coordinateurs et conseillers (MCC) dans leurs décisions. L'âge pouvait, à un certain moment, être pris en compte, aux côtés des maladies sous-jacentes, de sorte que, avec un pronostic similaire, un candidat plus jeune pouvait être prioritaire en cas de manque de place. La Société belge de Gérontologie et de Gériatrie a voulu aider à canaliser cela. L'objectif était de consulter la personne âgée, la famille et les prestataires de soins afin de déterminer quels soins étaient encore souhaités, en tenant compte des affections sous-jacentes et de la réserve. Nos conseils ont été élaborés avec les meilleures intentions, mais les choses ont rapidement dégénéré dans les médias.
De grandes tensions
Les médias en ont fait une récit dépourvu de nuances. « Les hôpitaux mais aussi les gériatres et les MCC refusent l'hospitalisation des personnes âgées qui résident en maison de repos » a-t-on rapidement pu lire ou entendre dans les médias. Il s'agissait d'une interprétation erronée. Nous voulions en première instance proposer un processus décisionnel pour soutenir les médecins et les prestataires de soins. De grandes tensions ont donc rapidement éclaté. Si, sur la base d'un processus décisionnel, en consultation avec la personne concernée, sa famille et ses prestataires de soins, on envisage scrupuleusement les soins souhaités, qu'il s'agisse ou non d'une hospitalisation, c'est alors une décision médicale établie avec toute la rigueur nécessaire. Cette méthode de travail devrait toujours être appliquée. Nous pouvons affirmer qu'en Belgique, il n'y a pas eu de décisions systémiques de la part des hôpitaux, indiquant un refus d'admission de personnes âgées uniquement sur la base de l'âge. La Société de Gérontologie et de Gériatrie a très vite encouragé les patients gériatriques à participer à des groupes de travail élaborant la politique COVID-19 dans les hôpitaux, afin que les personnes âgées reçoivent les meilleurs soins possibles. De nombreux médecins et infirmières se sont rendus dans les maisons de repos pour conseiller et aider les personnes âgées, il ne faut pas l'oublier.
#OldLivesMatter
Quelque 50.000 gériatres de 43 organisations et de 29 pays, dont la Belgique, ont lancé une campagne internationale contre la discrimination fondée sur l'âge à l'encontre des personnes âgées. Sous le nom de #OldLivesMatter - par analogie avec le mouvement « Black Lives Matter » -, les promoteurs de cette initiative entendent sensibiliser à la discrimination fondée sur l'âge. « Les personnes âgées doivent être traitées avec dignité et respect. Nous devons évaluer, en concertation avec elles et leurs familles, ce qui est important pour elles et dans leur intérêt. Elles ne sont pas systématiquement mises de côté. De nombreux aînés souhaitent rester actifs et ont un potentiel énorme, mais celui-ci reste souvent inexploité ».
Vers une révision de l'âge de la retraite ?
Selon moi, l'âge de la retraite est arbitraire. On essaie de le repousser, ce qui me semble être une mesure utile. La retraite à 65 ans remonte à l'après-guerre et cela correspondait à l'espérance de vie moyenne de la population de l'époque. Aujourd'hui, l'espérance de vie est de près de vingt ans supérieure, il est donc temps de revoir toutes ces perspectives.
Il faut revoir, de toute urgence, la place et la valeur des personnes âgées dans notre société. Et ceci est au cœur de l'action internationale #OldLivesMatter, qui coïncide également avec le 20e anniversaire de la Charte européenne des droits et des responsabilités des personnes âgées.
J'aimerais encore ajouter un élément : on ne peut pas mettre nos aînés sous cloche. S'ils souhaitent garder des contacts avec leurs enfants et (arrière-) petits-enfants, il faut le leur garantir. Alors, soyons tolérants et indulgents. Et, s'il s'agit de personnes âgées très anxieuses, qui veulent être protégées pour être sûres de survivre à la crise, nous devons également les écouter. L'approche doit être aussi individuelle que possible, et dans l'intérêt de la personne âgée et de ce que celle-ci, sa famille et ses soignants considèrent comme important à ce moment-là.
À propos de la personne interviewée :
Le Prof. Dr Johan Flamaing, MD, PhD, est Chef du service de Gériatrie à l'UZ Leuven, et maître de conférences de la Division de Gérontologie et de Gériatrie, Département de la Santé sociale et des Soins de première ligne à la KU Leuven.
Cette interview est réalisée par Sabine Verschelde. Elle écrit des articles d'opinion indépendants et des contributions éditoriales qui ne reflètent que ses propres opinions ou celles de la ou des sources traitées et mentionnées dans l'article.
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