Bientôt un médicament à base de cannabis médical élaboré en Wallonie ?
BRUXELLES 21/06 C’est au beau milieu d’un champ de chanvre dont on extraira bientôt du CBD que la firme CBX a annoncé lancer des recherches pour élaborer un médicament basé sur les cannabinoïdes mais aux effets secondaires réduits, voire nuls. Toutefois, il faudra peut-être des années avant de pouvoir l’acheter en pharmacie, où l’on peut pourtant déjà se fournir en CBD… pour la peau.
« Ça part dans tous les sens quand on parle de cannabis », estime le docteur Frédéric Louis, algologue, anesthésiste et coordinateur du centre de la douleur du CHC d'Heusy, mardi, lors du lancement de cette nouvelle étude, basée sur un subside de 573.500 euros accordé par le Service public de Wallonie.
« Les cannabinoïdes agissent essentiellement sur le système nerveux central, mais aussi sur le système immunitaire et inflammatoire », explique le spécialiste. « Le problème réside dans l'image du produit, car le grand public confond l'usage médical et l'usage récréatif. Il est évident que ce n'est pas le même objectif qui est suivi selon le produit. Parmi les cannabinoïdes actifs sur le système nerveux central, certains présentent des effets secondaires importants et d'autres pas. Il est prouvé que le THC (tétrahydrocannabinol), qui est le cannabinoïde principalement consommé dans un usage récréatif, a des effets neurologiques et affecte le développement cérébral chez les jeunes, notamment parce qu'il se fixe sur le récepteur CB1. Mais il y a bien d'autres récepteurs. Le CBD (cannabidiol), en revanche, ne présente pas ces effets secondaires. Je l'utilise chez mes patients dans la gestion de la douleur, essentiellement dans le traitement de fond, pour améliorer le mal-être des patients douloureux. Mais il peut être utile aussi dans un contexte inflammatoire ou cancéreux. Même s'il reste beaucoup de choses à étudier et à élaborer pour l'avenir ? Par contre, le produit n'a pas d'efficacité dans la douleur aigue. Vous savez aussi que le stress augmente la douleur. Si je traite le stress, je diminue aussi la douleur », souligne le docteur Frédéric Louis.
Est-ce le rôle du service public wallon d'investir pour la mise au point d'un nouvel antidouleur ? « Pour réussir les étapes de la sélection, il est nécessaire de montrer patte blanche. Il existe de nombreuses publications au sujet des effets bénéfiques des cannabinoïdes. Ce projet porte en lui une grande plus-value et un gage d'accroissement des connaissances et d'innovation. A moyen et long terme, il peut mener à une valorisation », explique Isabelle Georis, spécialiste en R&D du Service Public Wallonie (SPW).
Pour Rémi Rosière, chargé de cours à l'Université libre de Bruxelles (ULB), qui dirigera l'équipe de chercheurs engagés grâce à la subvention, « il s'agit notamment de travailler sur la biodisponibilité, c'est-à-dire la quantité de substance active effectivement disponible dans l'organisme. Le but est d'aboutir à une plateforme de formulations qui permet d'administrer la molécule de la manière la plus optimale. Cela permet de diminuer les effets secondaires pour le même effet thérapeutique. Ou de ne pas augmenter ces effets alors même que l'on dispose d'un effet thérapeutique plus élevé. Pour le CBD, la fraction du médicament réellement exposé est très faible quand on l'ingurgite par voie orale, qui est la voie principale de consommation aujourd'hui. Développer une meilleure stratégie galénique permettrait de réduire les doses pour un effet similaire »
Comme le souligne Lionel Quataert, CEO de CBX Medical SRL, il s'agit aussi d'une question… de prix. « Le prix reste conséquent. Diminuer la dose pour garder les mêmes effets permettrait donc de proposer le produit à des prix plus accessibles ». Et de rêver, à terme, à un remboursement du produit devenu officiellement médicament.
Reste que le cannabis, à cause de son intense usage récréatif (selon la dernière enquête HIS 23% de la population belge âgée de 15 à 64 ans, soit 1,65 million de personnes, ont déjà consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie) présente une image brouillée. « C'est sans doute la raison pour laquelle les sociétés scientifiques du traitement de la douleur ne se sont pas engagés nettement en faveur des cannabinoïdes. En médecine, l'une des valeurs essentielles est qu'il faut d'abord ne pas nuire. Pour le CBD, on est quasi certain de sa totale innocuité. C'est d'autant plus marquant qu'aux Etats-Unis, il y a 60.000 décès chaque année par abus d'opiacés délivrés sur ordonnance. Ces produits créent une vraie dépendance, aggravent la douleur et poussent à utiliser des doses augmentées. Je pense qu'au contraire le CBD a sa place pour répondre à ces questions », explique le docteur Frédéric Louis.
Pour le pharmacien Paul Ransart, la méconnaissance autour du produit, même de la part des pharmaciens et des médecins, explique la réticence à convaincre les patients de se tourner vers le CBD comme complément aux antidouleurs déjà utilisés par le patient.
Reste que le produit contient encore de nombreuses zones d'ombre. Tous les antidouleurs sont susceptibles de provoquer une assuétude, ne fût-ce que parce qu'ils viennent contrecarrer une douleur qui peut être chronique et qui se réveille à l'arrêt de l'anti-douleur. Pourquoi le CBD serait-il donc moins addictif que le THC ? « Cela reste encore une question sans réponse. Il y a une hypothèse selon laquelle le CBD agit sur différentes voies d'action dans le système nerveux central, notamment en activant des récepteurs alpha 2 qui empêchent la dépendance aux opiacés. C'est sans doute de cette manière qu'il ne provoque pas d'assuétude, là où le THC, qui agit par d'autres voies, a été démontré comme provoquant de la dépendance ».
Certes, pour le docteur Frédéric Louis, le produit « possède un potentiel énorme. Rares sont les molécules étudiées depuis si longtemps qui peuvent agir sur autant d'organes différents. Outre la douleur, il a des effets en oncologie ».
Mais la situation actuelle des produits disponibles brouille davantage la situation. 70% du CBD s'achète hors pharmacies, sans garantie de contenu ni de pureté. Des produits existent en pharmacie (CBX en propose une petite dizaine) mais uniquement comme cosmétiques. Entre décembre 2021 et décembre 2022, le marché des produits à base de cannabinoïdes a explosé en pharmacie avec une croissance de plus de 43%. En France et aux Pays-Bas (y compris pour des patients belges qui les commandent par la poste), ces produits sont reconnus comme complément alimentaire et peuvent donc être ingérés… là où c'est proscrit en Belgique. « C'est très hypocrite », reconnaît le docteur Frédéric Louis. « Et c'est sans doute une des raisons pour laquelle les sociétés de traitement de la douleur ne se sont pas engagées davantage pour l'usage de cette molécule ».
Quand les recherches lancées aujourd'hui aboutiront-elles ? Impossible de le savoir. De leur côté, les firmes du Big Pharma sont également en quête de nouvelles formes galéniques de cannabinoïdes. Qui gagnera la course ? Sans doute ceux capables de dépenser deux milliards pour financer des tests cliniques dignes de ce nom, toujours absents aujourd'hui…