Les addictions : un défi de santé publique (Interview Dr Orban)
BRUXELLES 15/10 - Alors que les addictions, liées aux substances légales ou illégales, dévastent la santé mentale et physique de milliers de personnes, le nouvel ouvrage « Addictions et drogues : comprenez-les pour réduire les risques » permet de mieux comprendre les mécanismes des drogues, mais aussi de soutenir les proches. Plus que de la théorie, ce livre se distingue par son approche sur le terrain qui regorge de témoignages et de conseils pratiques. Interview avec l’un des auteurs, Dr Thomas Orban.
MediQuality : Cet ouvrage est destiné en grande partie à l'entourage de personnes addictes. Mais quel est l'impact des proches pour sortir des addictions ?
Dr Thomas Orban : Il est clair que la lutte contre les addictions repose avant tout sur la connaissance de soi. On sait que les personnes bien informées sont moins susceptibles de développer des addictions, car elles comprennent mieux les tenants et les aboutissants. Cependant, la société se focalise trop souvent uniquement sur cet aspect, en culpabilisant parfois les individus pour leur addiction, comme si tout reposait uniquement sur leur responsabilité personnelle. Mais cela ne suffit pas. L'entourage joue un rôle important également, que ce soit la famille, les amis, l'école, l'entreprise ou encore le personnel soignant. Trop souvent, on voit des personnes avec des comportements à risque avec des conséquences graves, mais personne n'ose intervenir. L'entourage peut ouvrir le dialogue, proposer un soutien, et chercher des solutions d'accompagnement. J'ai écrit un jour un Edito qui avait pour titre : « C'est notre silence qui tue ».
Enfin, il est essentiel de considérer l'aspect sociétal et politique dans la gestion des addictions. Malheureusement, on privilégie la répression et la criminalisation, mais on n'investit pas assez dans la prévention à tous les niveaux.
« J'ai écrit un éditorial un jour qui disait « c'est notre silence qui tue » »
Êtes-vous donc opposé à la répression et à la criminalisation des drogues douces ? Pensez-vous que des modèles comme celui du Canada, avec la légalisation du cannabis, offrent des avantages, notamment en matière d'éducation et d'information sur les drogues ?
Tout d'abord, il faut absolument proscrire le mot drogue douce ou drogue dure, c'est penser qu'il y a des drogues qui seraient meilleures que d'autres. Dans le mot drogue, il y a quelque part la notion de toxicité et de souffrance. Il peut y avoir des usages doux et des usages durs, mais il n'y a pas de drogues douces. Les drogues sont dures par définition et peuvent amener des conséquences extrêmement graves.
Concernant le modèle du Canada au niveau de la légalisation du cannabis, cela montre qu'il y a une légalisation d'une drogue qui peut se passer de manière assez positive en effet, mais cela peut aussi se passer de manière assez négative comme dans certains États américains. Donc parler uniquement de légalisation sans aller plus loin ne suffit pas. Il faut voir comment cela va être réfléchi au niveau sociétal.
Pensez-vous que les médecins soient bien formés en matière d'addictions en Belgique ?
Je pense qu'en termes de formation, les drogues sont très importantes. Pour prendre l'exemple de deux consommations considérées comme légales : le tabac et l'alcool, on sait que ce sont les deux addictions les plus importantes au niveau mondial. Notre système de santé est extrêmement impacté par ces drogues à tout point de vue que ce soit somatique, psychique ou hospitalier. Or si l'on regarde la formation des soignants à ce sujet, elle est minimale par rapport à d'autres pathologies qui sont pourtant moins importantes à connaitre pour un médecin généraliste. Il est important de savoir comment aborder la question des addictions avec le patient, comment les accompagner, les prendre en charge, assurer le suivi… Et surtout comment travailler en multidisciplinaire, c'est un point important lacunaire dans la médecine, car un médecin généraliste ne pourra pas tout faire tout seul, et un tabacologue non plus. Il faut une vision globale du patient qui s'apprend en travaillant ensemble et en étant formé ensemble.
D'autre part, prendre en charge et décider des problèmes d'addiction, cela demande un minimum de formation. On ne peut pas en vouloir aux médecins actuels de ne pas être tout à fait performants, puisque la formation de base est insuffisante et que la formation continue n'est pas encore extrêmement développée et la suit qui en a envie.
La spécialisation d'addictologue n'existe pas en Belgique, pourrait-on en envisager une ?
Il n'y a pas de formation en Belgique en effet. En ce qui me concerne, j'ai suivi une formation d'addictologue et des stages à l'étranger dans des structures de première ligne où les patients sont pris en charge avec un remboursement très important. C'est un investissement sur le long terme pour l'État, car si vous investissez très tôt dans les soins de ces patients, ils vous coûteront moins cher en termes de comorbidité finale.
Le premier problème de la Belgique, c'est qu'il s'agit d'un des pays européens les plus en retard à ce niveau. Selon une étude européenne publiée en 2023 qui analyse la situation de la formation en addictologie et de la disponibilité d'addictologues dans les pays européens, la Belgique fait partie des huit derniers pays.
Dans certains pays européens, la formation d'addictologue dure jusqu'à cinq ans, tandis que dans d'autres, une formation minimale d'un an est proposée, et le nombre d'addictologues se compte par centaines. En revanche, chez nous, ils se comptent sur les doigts de deux mains. Toute la filière addictologique reste à construire, avec un besoin urgent d'une filière accessible, rapide et financièrement abordable pour garantir une prise en charge adéquate.
Il existe une filière psychiatrique, mais les psychiatres qui s'intéressent à l'addictologie aujourd'hui sont rares, en partie car ils sont déjà débordés. Le conseil supérieur de la santé réfléchit à la reconnaissance des alcoologues et des addictologues, mais on ne sait pas ce que l'État sera prêt à mettre sur la table. Car ce n'est pas parce que ça sera reconnu qu'il y aura des moyens mis en place.
Dans votre ouvrage, vous partagez les témoignages de patients experts, quelle est l'importance de ces personnes dans le soutien des patients ?
Un patient expert est quelqu'un qui a vraiment pu, au terme d'un parcours plus souvent universitaire, généraliser son expertise avec une formation solide à la base pour pouvoir accompagner des équipes et des patients toujours dans la multidisciplinarité. L'expertise des patients est extrêmement importante pour les patients eux-mêmes. Quelqu'un qui est passé par le même chemin, même s'il y a des différences individuelles, peut partager son expérience. C'est un soutien pour les patients et c'est extrêmement riche.
Il faut rester attentif cependant que chacun respecte ses limites : l'expertise d'une maladie ne donne pas accès à un diplôme de médecine. Certains patients experts peuvent parfois prodiguer des conseils médicaux, ce qui peut être risqué, tout comme les soignants n'ont pas nécessairement l'expérience personnelle de la maladie. Tous les addictologues n'ont pas été eux-mêmes dépendants. Il est donc essentiel que chacun connaisse ses compétences et apprenne à collaborer de manière complémentaire pour offrir le meilleur soutien possible.
La surprescription de certains médicaments pose également un problème dans le cadre des addictions. Serait-il pertinent de conseiller certains médecins à revoir leurs pratiques en matière de prescription pour mieux prévenir ces dépendances ?
Je reste persuadé que la problématique de base se situe dans la qualité de la formation des médecins. Il faut balayer devant notre porte. Je vois très souvent des patients accompagnés par des collègues généralistes qui essayent de les suivre et de les aider, mais qui commettent des erreurs de prescription par manque de connaissance. Ils vont par exemple prescrire du Diazepam de manière journalière à un patient pour l'aider à diminuer sa consommation d'alcool, alors que c'est le meilleur moyen de créer une double addiction (alcool et Diazepam). Le Diazepam est un excellent produit pour arrêter la consommation d'alcool, mais uniquement pour une dizaine de jours, pas en continu.
« Il ne faut jamais oublier que dans une addiction médicamenteuse, les dealers ce sont les médecins. »
Un autre exemple que je vois souvent, ce sont des prescriptions d'antalgiques ou d'opioïdes, modérés ou forts, à mauvaise gestion, créant des addictions. Ou encore des dossiers qui ne sont même pas consultés. J'ai eu cette semaine comme patiente, une ancienne addicte au Tramadol, ce qui était indiqué dans son dossier, et devinez ce qu'on lui a prescrit au cours d'une opération comme antidouleur ? Du Tramadol ! C'est clairement un manque de suivi.
Dans votre livre, différentes pistes de solutions sont également proposées. Quelles seraient les plus efficaces selon vous ?
C'est un peu comme la différence entre le prêt-à-porter et la haute couture dans la mode. Chaque patient est différent et va nécessiter des ressources différentes, très souvent multidisciplinaires. Certains auront besoin de psychothérapie, d'autres d'un suivi psychiatrique pour diagnostiquer des pathologies duales, où coexistent une maladie psychiatrique et une addiction, ou encore d'un traitement médicamenteux spécifique. Il peut également être nécessaire de faire appel à un coach sportif, car l'activité physique adaptée a des effets très positifs sur les addictions. D'autres patients pourront avoir besoin de l'aide d'une assistante sociale pour résoudre des problèmes sociaux accumulés, ou encore d'une diététicienne pour gérer des problèmes de dénutrition ou de malnutrition. Chaque patient doit faire l'objet d'une évaluation complète afin d'établir un plan d'accompagnement personnalisé. C'est pourquoi il est essentiel que les ressources soient accessibles et adaptées aux besoins individuels.
Si vous orientez un patient vers un système à bas seuil, il est possible qu'il refuse d'y aller, ne souhaitant pas se retrouver au milieu de patients avec de graves problèmes sociaux ou de santé mentale. De même, tous ne se tournent pas vers la psychiatrie. D'un autre côté, la médecine libérale peut être inabordable pour certains patients. Quant à moi, il m'est impossible de proposer des consultations de 30 minutes à un tarif général. Ce n'est tout simplement pas viable.
« Aujourd'hui, la problématique des addictions est une problématique transversale qui touche des parts majeures de la société, c'est un véritable enjeu de santé publique »
"Addictions et drogues. Comprenez-les pour réduire les risques. Un guide sans tabou pour prévenir, agir et accompagner" Auterurs :Dr Thomas Orban, Dr Pauline Gérard, Vincent Liévin / Éditions Mardaga, coll. Santé en Soi.