Cauchemars au kot : comment la guerre en Ukraine perturbe le sommeil des étudiants
Lorsque les sirènes retentissent la nuit, le sommeil n’est plus neutre. Une étude ukrainienne (1) menée auprès d’étudiants en médecine montre comment la guerre perturbe structurellement la nuit : près de la moitié d'entre eux ont déclaré une insomnie et plus de quatre sur cinq ont rapporté des cauchemars liés au conflit. Ces troubles du sommeil s’accompagnent d’une hausse marquée des scores de stress, d’anxiété et de dépression. Ils compromettent l’apprentissage, la concentration et la régulation émotionnelle. Le sommeil devient ainsi un indicateur précoce et visible de la charge psychologique.
Les chercheurs ont comparé deux cohortes à l'Université de Ternopil (I. Horbachevsky Ternopil National Medical University) : une mesure pré-guerre en 2019 et une autre en 2024, deux ans après l'invasion. Au total, 716 étudiants ont rempli un questionnaire comportant 21 questions sur la dépression, l'anxiété et le stress (Depression Anxiety Stress Scales-21, DASS-21). Ils ont également fait état de leurs troubles du sommeil.
La qualité du sommeil diminue en temps de guerre
Les chiffres révèlent un schéma clair. En 2019, la fréquence de la dépression, de l'anxiété et du stress se situait autour de 49–51 %. En 2024, ces proportions atteignaient 66–75 %, avec un glissement marqué vers des catégories plus graves (« sévère » et « très sévère »). Parallèlement, 98 % déclaraient être affectés par la guerre d'une manière ou d'une autre.
Le profil de sommeil était net : 86 % ont signalé des cauchemars liés à la guerre, 49 % une insomnie et 27 % des symptômes compatibles avec un trouble de stress post-traumatique (TSPT). La charge variait selon la proximité du front ou l'implication directe. Malgré la connotation « masculine » de la guerre, les étudiantes rapportaient plus souvent des scores élevés de stress et de dépression.
L'augmentation de la dépression, de l'anxiété et du stress n'a rien d'étonnant : alertes aériennes, tirs, incertitude et pertes maintiennent le cerveau en état d'alerte permanent. Dans cet état, le sommeil profond et réparateur devient difficilement accessible. Le déficit de sommeil accroît la réactivité et la labilité émotionnelle, ce qui entretient encore le stress. Les chercheurs décrivent un processus par étapes : de l'anxiété et de la dépression vers l'épuisement lorsque la charge se prolonge. Ce mécanisme n'est pas propre aux zones de conflit ; des schémas similaires apparaissent aussi dans des contextes de stress chronique non militaire.
Que peut faire la faculté ?
Selon les chercheurs, plusieurs mesures concrètes au niveau des facultés et des programmes peuvent limiter les effets délétères : séances de groupe où les étudiants partagent leurs préoccupations et trouvent du soutien ; formation à la gestion du stress et à l'hygiène du sommeil ; relaxation, méditation et activité physique régulière ; et flexibilité structurelle via l'enseignement à distance et des délais plus larges. Le renforcement actif des réseaux de soutien social accroît la résilience. Ces mesures s'imposent en temps de guerre, mais restent applicables en période de paix pour atténuer les risques à temps.
Limites et implications plus larges
Bien que les résultats paraissent convaincants, la prudence s'impose : l'étude provient d'une seule université d'Ukraine occidentale, repose sur l'auto-évaluation et constitue une photographie transversale sans suivi individuel. La généralisabilité demeure donc limitée.
Le signal reste toutefois robuste : la guerre modifie systématiquement le sommeil et accroît la charge de stress au sein d'une génération de médecins en formation. Les chercheurs plaident pour une surveillance au long cours et pour le renforcement de facteurs protecteurs tels que le soutien social, les compétences psychologiques et la formation ciblée.
L'insomnie et les cauchemars constituent des points d'entrée accessibles pour le triage et l'orientation rapide. L'enregistrement actif des troubles du sommeil peut prévenir plus vite l'escalade vers un burn-out ou une dépression sévère, tout en mobilisant des outils ciblés pour restaurer le sommeil.
Source :
- Fedchyshyn, Nadiya O et al. "Depression, PTSD and psychological distress among Ukrainian youth: The impact of war on mental health." Polski merkuriusz lekarski : organ Polskiego Towarzystwa Lekarskiego vol. 53,5 (2025): 620-628. doi:10.36740/Merkur202505109