Médical  >  « En variant les formes de la nicotine, les cigarettiers entendent promouvoir un usage intense et frénétique » (Martial Bodo)

« En variant les formes de la nicotine, les cigarettiers entendent promouvoir un usage intense et frénétique » (Martial Bodo)

BRUXELLES 19/07 Un cigarettier attribue au « manque d’alternatives à la cigarette » le probable échec d’une Belgique sans tabac d’ici 2040 et promeut les modèles suédois et américain. « C’est une tentative de rester des dealers de nicotine à tout prix », rétorque Martial Bodo, tabacologue au Centre d'Aide aux Fumeurs à l'Institut Jules Bordet, centre intégré de lutte contre le cancer de référence en Belgique.

Il y a quelques jours, l'Institut de santé publique Sciensano tirait la sonnette d'alarme : à politique inchangée, la Belgique n'atteindra pas son objectif d'une génération sans tabac d'ici 2040. Selon lui, la consommation quotidienne de tabac - qui est passée de 25,5% à 15,4% entre 1997 et 2018 - ne tombera pas sous les 10% avant 2040 chez les personnes âgées de 15 ans et plus sans mesures complémentaires.
 
Une sortie qui a entraîné une réaction… d'un cigarettier. BAT, en l'occurrence, le deuxième plus grand producteur de tabac au monde, selon qui « l'échec de la politique antitabac actuelle » serait dû au manque d'alternatives à la cigarette : « La Suède et les États-Unis prouvent que de meilleures alternatives peuvent inciter davantage de Belges à renoncer à la cigarette ». La Suède est traditionnellement un pays où l'on utilise les sachets de nicotine à mâcher. Quant aux Etats-Unis, ce serait la présence de cigarette électronique qui modérerait l'usage de la cigarette. « Rien ne prouve que les alternatives au tabagisme, telles que les dispositifs de vapotage, constituent un tremplin vers la cigarette pour les jeunes », croit pouvoir affirmer le cigarettier. Qui souligne aussi que « le Conseil supérieur de la Santé a clairement indiqué dans son rapport de juin 2022 que le vapotage est moins nocif que le tabagisme ».
 
« Un métier de dealer de nicotine »
 
« Cette argumentation est ahurissante », réagit Martial Bodo, tabacologue au Centre d'Aide aux Fumeurs à l'Institut Jules Bordet, centre intégré de lutte contre le cancer de référence en Belgique. « L'industrie du tabac entend réussir sa reconversion de produits en poursuivant son métier de dealer de nicotine. Son administration serait-elle plus efficace par suppositoire qu'elle trouverait des arguments pour la promouvoir. La réalité est que la nicotine est un produit qui ne coûte quasi rien à produire mais qui est vendu au prix du caviar. Les cigarettiers savent aussi parfaitement que le recours aux drogues, légales ou illégales, est plus important dans les périodes de crise et d'anxiété telle que nous la connaissons aujourd'hui. Ils entendent perpétuer et amplifier le recours frénétique à une substance qui, comme d'autres, permet de flouter la vision de la vie. En pratiquant cette communication, les cigarettiers laissent entendre que la consommation de cigarettes traditionnelles baisse. Ce n'est pas le cas dans nos contrées, où, au contraire, une certaine consommation s'étend de manière décomplexée, y compris des cigarettes au cannabis qui représentent un danger pour la santé mentale, en amplifiant les problèmes psychologiques et les crises de paranoïa ». 
 
Une grossière manipulation
 
Quant à l'emploi d'un extrait de l'avis du Conseil supérieur de la santé qui explique que le vapotage est moins nocif que le tabagisme, « c'est une grossière manipulation basée sur un extrait hors contexte. La conclusion majeure de cet avis est que l'usage de la cigarette électronique devrait être réservé aux fumeurs consommateurs pour les aider au sevrage de la cigarette puis à celui de la cigarette électronique, éventuellement en en réservant la délivrance aux pharmacies. C'est un outil pour arrêter, pas pour consommer de la nicotine à vie. Et son usage devrait être restreint, comme celui des patches, des gommes et des sprays. J'en veux pour preuve que le pourcentage de jeunes ayant utilisé une e-cigarette au moins une fois au cours du dernier mois a doublé entre 2018 et 2022, passant de 5,1 % à 11,9 % dans notre pays. C'est ce que révèle l'enquête HBSC menée auprès de 20.000 jeunes âgés de 11 à 18 ans. Il est également malhonnête de dire que des études garantissent que le consommateur ne glisse pas de la cigarette électronique à la cigarette classique. Une seule étude le soutient et plusieurs autres aboutissent à des résultats contraires. Une métanalyse prouve au contraire qu'il y a une passerelle dans les deux sens entre ces produits. La génération actuelle est polyconsommatrice : chicha, cigarette, e-cig, joint, il n'y a pas d'exclusive. Les anciens étaient souvent cantonnés dans un produit, comme le cigare ou la pipe. Mais les cigarettiers noient le poisson pour cacher que leur métier est de vendre de la nicotine, quel que soit le moyen employé. Certes, la cigarette électronique permet d'éviter que les résidus de combustion pénètrent les poumons, mais la nicotine continue à provoquer une consommation frénétique. Prenons le cas du sachet de nicotine, vanté par les cigarettiers : les usagers passent leur journée à mâcher. Est-ce le signe d'une consommation mesurée ? Si demain, les producteurs de bananes trouvaient un additif pour que l'on mange de la banane toute la journée, ne trouverait-on pas cela étrange et ne chercherait-on pas à enrayer ce procédé ? Il en est de même pour la cigarette électronique qui provoque le fait que le fumeur ne sait plus quelle est sa consommation, puisqu'il tête toute la journée. Ingère-t-il l'équivalent de dix ou trente cigarettes ? Les cigarettiers entendent remplacer une génération avec tabac par une génération avec nicotine. Quant au plaisir ressenti, le consommateur en fait vite le tour. Ce qui est sûr, c'est que c'est un énorme business, avec un produit qui ne coûte rien à produire et qui se vend cher. Et qui génère énormément d'argent dans tous les pays du monde ».
 
L'expert n'est pas tendre quant à la signification de ce type de campagne : « Faire semblant de rassurer sur l'innocuité d'un produit si addictif, qui induit un comportement de dépendance extrême, c'est de l'aliénation psycho-émotionnelle et psycho-comportementale, au nom de la liberté de consommation. Certes, le produit est peut-être (ce n'est pas certain) moins toxique au niveau chimique, mais il l'est par le comportement qu'il induit. Mangerait-on trente bananes dans la journée ? La quantité et la fréquence frénétique induites altère la santé mentale et physique, d'autant plus que cet effet est invisible et insidieux ». 
 
 

Frédéric Soumois • MediQuality