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« Pour certains patients sevrés de l’alcool, la disparition de l’antabuse constitue une catastrophe »

BRUXELLES 09/06 Sanofi a retiré l’antabuse du marché. Des patients s’en servaient comme filet de sécurité pour sécuriser leur sevrage de l’alcool. Ils sont aujourd’hui sans réelle alternative et craignent la rechute.

L'antabuse, c'est un peu comme la pilule magique du professeur Tournesol qui dissuade le  capitaine Haddock de toucher à un verre d'alcool, sous peine d'éprouver une nausée prégnante. A vrai dire, l'antabuse entraîne des effets encore plus spectaculaires et très désagréables si l'on consomme de l'alcool alors que l'on est sous l'effet du médicament. Le disulfirame, la molécule de l'antabuse, est un inhibiteur sélectif de l'acétal-déhyde-déshydrogénase qui, lors de la prise d'alcool, provoque une élévation du taux sérique d'acétaldéhyde responsable de « l'effet-Antabus». Cet effet se manifeste par un flush du visage gagnant le tronc et les membres, des palpitations et, par un collapsus cardiovasculaire (pâleur, faiblesse, troubles de la vue, vertiges), des nausées et parfois des vomissements.
 
« En fait, le produit, en bloquant une enzyme, empêche la dégradation progressive de l'éthanol par le foie et provoque une stagnation de l'acétaldéhyde qui est toxique et qui provoque une forte réaction du corps. Les douleurs thoraciques sont très fortes et des patients perdent même parfois connaissance », explique la docteure Catherine Hanak, cheffe de clinique en psychiatrie et addictologie de l'hôpital Brugmann à Bruxelles. On a même enregistré quelques décès. 
 
« Le concept du médicament n'est évidemment pas que le patient ressente ce type de symptômes. C'est plutôt de poser un filet de sécurité pour des patients qui sont engagés dans une démarche d'abstinence totale vis-à-vis de l'alcool. Ces patients l'utilisent comme une motivation externe de leur démarche, en ayant conscience que s'ils font un accroc à leur abstinence, la réaction physiologique sera puissante et très désagréable. C'est pour cela que c'est un marché de niche. Tous les patients qui essayent de maîtriser leur assuétude à l'alcool ne s'engagent pas dans une abstinence totale. La plupart entendent diminuer leur consommation ou la maîtriser mieux. Pour ceux-là, l'antabuse n'a aucune utilité. Ces patients qui ont opté pour une abstinence totale connaissent des épisodes catastrophiques s'ils rechutent. Ils boivent massivement, au point de connaître une menace totale pour leur emploi, leur réputation, leur contexte familial. Cette crainte de l'effet Antabuse peut aider ces patients à ne pas céder à l'offre courante de l'alcool dans notre société », souligne Catherine Hanak. 
 
Qui ajoute également que de nombreux patients ne sont pas éligibles à utiliser ce médicament à cause des effets qu'il induit par exemple lors d'une prise d'alcool involontaire : « Les patients qui ont une pathologie cardiaque ne peuvent pas l'utiliser, à cause de la tachycardie que l'antabuse provoque. Ni les patients qui ont une hypertension non contrôlée. On a vu des patients faire un infarctus ou déclencher un AVC à cause des spasmes provoqués dans les artères. De même, l'antabuse peut aggraver les conséquences d'une hypercholestérolémie. C'est pour cela qu'un électrocardiogramme de contrôle est nécessairement effectué avant toute prescription. Un délai de 12h doit aussi être laissé entre la dernière consommation d'alcool et l'entame de la prise d'antabuse. Les patients doivent aussi se méfier de toute présence de l'alcool dans leur environnement. Plus de pralines à l'alcool, mais aussi possibilité de l'alcool dans les sauces, ou les desserts. Même un désinfectant à l'alcool ou du… lave-vitres peuvent constituer un péril ». 
 
« Mais il n'en reste pas moins que pour certains patients qui disposent d'une capacité de contrôle limitée, ce médicament est supportif, fiable et induit des effets très utiles pour maintenir une abstinence. Ces patients ont trouvé un nouvel équilibre dans leur vie et, pour eux, c'est une véritable catastrophe que le produit ait été retiré du marché. Et qu'ils recherchent des possibilités de se le procurer dans les pays voisins, mais avec de grandes difficultés ». 
 
Mais pourquoi donc Sanofi a-t-elle stoppé la production et la commercialisation de l'antabuse ? MediQuality l'a demandé à la firme. Voici sa réponse, qu'elle a également envoyé aux médecins en mars dernier : « Sanofi a rappelé tous les emballages d'Antabuse (disulfirame 400 mg) encore présents sur le marché en décembre 2022 à la demande de l'AFMPS. Sur la base d'évaluations approfondies, à la fois médicales et de pharmacovigilance, de la présence de nitrosamine, et de l'indisponibilité de la matière première (disulfirame), Sanofi a définitivement arrêté la commercialisation des comprimés d'Antabuse 400 mg en Belgique et au Luxembourg le 13 mars 2023. Merci de noter également que Sanofi a arrêté la commercialisation d'Antabuse partout et pas seulement en Belgique ». 
 
Nous avons demandé à Sanofi quelle était la cause de l'indisponibilité de la matière première et de savoir si celle-ci serait permanente : « Sanofi n'a jamais produit la substance active pour laquelle on dépendait d'un fournisseur. Il est donc difficile de commenter sur les raisons de l'indisponibilité ».
 
« Le motif invoqué est la présence d'impuretés potentiellement carcinogènes en cas d'usage prolongé (N-nitrosodiéthylamine : NDEA), mais cela ne s'accompagne pas d'un rappel du produit au niveau des patients qui peuvent poursuivre leur traitement », souligne la docteure Catherine Hanak, cheffe de clinique en psychiatrie et addictologie de l'hôpital Brugmann à Bruxelles. Qui s'interroge : « Concernant le risque lié à l'ingestion de ces impuretés, on peut lire ceci sur le site de l'AFMPS : ‘les nitrosamines sont présentes dans certaines denrées alimentaires et dans les ressources en eau mais elles ne devraient pas causer de dommages lorsqu'elles sont prises en très faibles quantités. En cas de présence de nitrosamines dans des médicaments, le risque de développer un cancer est faible.' En revanche, l'éthanol, lui, est cancérogène certain à toutes les doses. Des études répétées démontrent que la consommation d'alcool est un risque majeur de perte de santé et de mortalité précoce, dont notamment une cause identifiée dans une série importante de cancers, dont la bouche, la gorge, l'œsophage, l'estomac, le colorectal, mais aussi le sein ou le foie. Ces études ont montré également que ce risque augmentait avec les doses ingurgitées. Depuis une étude publiée dans le Lancet en 2018, basée sur une observation épidémiologique de la consommation d'alcool entre 1990 et 2016, on sait que la seule dose qui soit sans danger est une consommation nulle d'alcool. Auparavant, il y avait un certain consensus pour l'OMS à admettre une consommation de trois unités par jour pour les hommes et deux pour les femmes. Les sociétés scientifiques ne recommandent aujourd'hui que de seuils encore plus modérés de consommation d'alcool ».
 
La spécialiste des addictions tient toutefois à préciser : « Cela ne veut pas dire que la prohibition est recommandée. On sait le rôle festif, social et gastronomique des boissons alcoolisées dans notre société. Savoir qu'une exposition aux rayons du soleil est potentiellement cancérigène ne vous pousse pas à ne vivre que dans une cave. Mais une consommation raisonnée et raisonnable est recommandée. L'alcool est lié à 5% des nouveaux cancers dans le monde et de 4,5% des décès sur la planète. C'est pour cela que la Tournée minérale, en poussant les citoyens à s'interroger, pendant un mois entier, sur leurs liens avec la consommation et les habitudes ancrées dans la vie quotidienne, peut donner des résultats sur la conscientisation face aux dangers de la consommation et surtout de l'abus d'alcool. Comme médecin, je me veux réaliste et ne pose pas de jugement moral sur le comportement de mes patients ». 
 
Le risque évité aux patients via la consommation de nitrosamine était-il suffisamment important que pour réexposer les patients sous antabuse à éventuellement rechuter dans l'abus d'alcool ? La question restera ouverte. « Je ne voudrais jamais conseiller de poursuivre un médicament cancérigène à mes patients ! Mais après initiation de la molécule, la plupart des patients sous antabuse diminuent fortement la dose, voire espacent leur prise du médicament, à la mesure de la diminution du risque de rechuter. On commence par un ou un demi comprimé de 400 ou 500 mg par jour puis des doses aussi petites que 100 mg deux fois par semaine peuvent suffire ».
 
« La consommation du médicament était donc très mesurée et je m'inquiète du devenir de ses patients ainsi ‘renvoyés à l'alcool' », s'émeut la docteure Catherine Hanak. « D'autant qu'il n'y a aucune alternative disponible pour cette niche de patients. De nombreux patients souffrant de trouble de l'usage de l'alcool sont désireux de protéger leur abstinence par la prise d'antabuse et souhaitent continuer leur traitement, qui leur garantit l'absence de rechute ». 
 
Sanofi affirme pourtant que « des alternatives thérapeutiques au disulfirame (avec des effets différents sur la prévention des rechutes, soit en soutenant l'abstinence, soit en réduisant la consommation d'alcool) sont disponibles ». Mais l'avis des spécialistes en alcoologie semble différent. « Il n'existe pas d'alternative identique ni même similaire à ce produit qui est unique dans son mode d'action », déplore Catherine Hanak. 
 
 
 
Si vos patients s'inquiètent de leur consommation d'alcool, le programme ambulatoire  « L'Alcool et vous » du CHU Brugmann leur permet de faire un bilan spécialisé et  de répondre à leurs questions : https://alcooletvous.be/
 

Frédéric Soumois • MediQuality

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