Quel est le coût réel d’une journée en unité de soins intensifs ?
BRUXELLES 26/05 Une nouvelle étude dans 17 hôpitaux belges montre de grands écarts de coûts entre établissements, une journée en soins intensifs « coûtant » de 1.545 à 3.221 euros. Pour augmenter la qualité des soins tout en maîtrisant les dépenses, les chercheurs proposent de créer des unités de soins intermédiaires, notamment pour accueillir les patients qui restent dépendants d’une aide respiratoire, mais qui sont moins aigus que d’autres patients « intensifs ».
Des chercheurs belges publient une étude, encore en pré-print, sur le coût réel des séjours en soins intensifs (USI) et les facteurs qui influencent le coût des USI dans les hôpitaux en Belgique. Il s'agissait d'une étude de cohorte rétrospective utilisant des données recueillies auprès de 17 hôpitaux belges en 2018. Au total, 18 235 séjours en USI pour adultes ont été inclus.
Les résultats sont très instructifs : la proportion de lits en soins intensifs par rapport aux lits en salle est de 4,7% de médiane. La proportion des coûts indirects par rapport aux coûts totaux en USI était de 12,1 %. Le coût des infirmières représentait 57,2 % des coûts directs et cela représentait 15,9 % du coût des infirmières dans l'ensemble de l'hôpital. Le coût médian par séjour était de 4 267 € et de 2 160 € par jour en USI, s'échelonnant de 1.545 à 3.221, soit plus de deux fois plus ! Les principaux facteurs associés à un coût plus élevé par séjour en USI étaient le score de Charlson (indice permet de quantifier le risque de mortalité à 1 et 10 ans sur la base de l'analyse des comorbidités), la ventilation mécanique, l'ECMO, l'hémofiltration continue, la durée du séjour, la réadmission, la mortalité en USI, l'hospitalisation dans un hôpital universitaire et le diagnostic de coma/convulsions ou d'intoxication.
Conclusion : malgré la faible proportion de lits en USI par rapport à l'ensemble des services, l'USI représente un coût important pour l'hôpital. De plus, cette étude confirme que le personnel infirmier représente une part importante des coûts directs. Enfin, le coût total par séjour était également important mais très variable selon les facteurs médicaux identifiés.
« Les coûts des unités de soins intensifs (USI) représentent une part importante des coûts hospitaliers totaux, représentant 8 % à 30 % des dépenses hospitalières totales et les lits en soins intensifs représentent environ 10 % à 30 % du coût de tous les lits d'hôpitaux », explique l'un des coauteurs Arnaud Bruyneel, infirmier spécialisé en prévention et contrôle des infections au CHUTivoli, assistant-doctorant en sciences de la santé publique au Centre de Recherche en économie de la santé, gestion des institutions de soins et sciences infirmières de l'ULB. « Les coûts varient fortement selon l'organisation des USI dans le pays. En effet, les unités de soins intensifs en Belgique sont pour la plupart des unités mixtes (chirurgicales et médicales), non sectorielles, sans différences de niveau de soins, et les soins intermédiaires généraux n'existent pas, à l'exception des unités d'AVC et des unités coronaires.
« C'est vraisemblablement à la suite de la volonté de nos prédécesseurs d'organiser des unités avec une grande flexibilité, mais cette organisation peut être aujourd'hui réinterrogée face aux défis contemporains », note le chercheur. « Les coûts directs des soins intensifs couvrent généralement plus de 80 % des coûts totaux des soins intensifs, les salaires du personnel infirmier et médical représentant la proportion la plus élevée des coûts fixes. Le coût des soignants est le facteur de coût le plus important en USI. On estime qu'environ la moitié des coûts totaux de l'USI sont consacrés au personnel infirmier. L'estimation des coûts réels et l'identification des facteurs associés aux coûts totaux des soins intensifs aideront le personnel de santé à fournir un traitement plus efficace et, en même temps, éventuellement moins coûteux. Enfin, des études bien organisées aideront les responsables des politiques de santé à prendre les bonnes décisions, par exemple en matière de financement, à faire des comparaisons entre les profils des patients et des hôpitaux, et à parvenir à une gestion rentable ».
En Belgique, le ratio légal infirmière/patient est de 1:3 avec une grande hétérogénéité entre hôpitaux. Les assistants logistiques, les physiothérapeutes et les aides-soignants sont présents dans la majorité des unités de soins intensifs, mais généralement uniquement pendant l'équipe du matin, et les infirmières des unités de soins intensifs travaillent généralement en trois équipes. Concernant le niveau de formation des infirmières de l'étude, les infirmières avaient l'un des deux niveaux de formation (baccalauréat ou pas de baccalauréat), ainsi qu'une spécialisation qui s'effectue après l'obtention du baccalauréat avec une année supplémentaire qui comprend une formation en soins intensifs et d'urgence (environ 80 % des infirmières).
Conclusions de l'étude ? Dans l'échantillon observé, l'âge médian des patients est de 63 ans, un quart des patients sont âgés de plus de 75 ans, six sur dix sont des hommes, 30% devront être ventilés artificiellement, pour une durée médiane de quatre jours. L'ECMO n'est nécessaire que dans 0,5% des cas, mais l'hémofiltration concerne 4% des patients. Il est nécessaire de pratiquer une réadmission dans 6% des cas et malheureusement, un patient sur dix admis en soins intensifs décède. Les causes les plus fréquentes d'admission sont le coma ou des convulsions (17%), une décompensation cardiaque (16%) ou une chirurgie digestive (16%), tandis que 17% des patients sont « simplement » en monitoring post-opératoire.
Quelle est l'analyse ses chercheurs ? « Premièrement, la proportion de lits de soins intensifs dans les hôpitaux belges par rapport au nombre total de lits hospitaliers est inférieure à celle des autres pays européens. Cependant, la Belgique a un nombre de lits en soins intensifs par habitant plus élevé (en moyenne 15,9 pour 100.000 habitants) que le reste de l'Europe (11,5 pour 100.000 habitants), car le nombre de lits en unités conventionnelles par habitant est également très élevé, ce qui explique cette fréquence relativement faible de lits de soins intensifs », explique Arnaud Bruyneel. « Deuxièmement, dans cette étude, la proportion des coûts directs des soins intensifs par rapport aux coûts hospitaliers totaux était de 17,4 %. Troisièmement, concernant l'impact des coûts infirmiers sur les coûts directs, les résultats de cette étude sont supérieurs aux résultats d'autres études européennes sur le sujet. Cependant, ce chiffre varie en fonction des salaires des infirmières et du ratio infirmier/patient de l'USI. Le coût du personnel infirmier représente ainsi une grande partie des coûts directs dans les USI belges. Cependant, le personnel infirmier peut être considéré comme un investissement car les coûts évités grâce à la réduction des réadmissions et à la réduction de la durée de séjour ont été démontrés avec la mise à disposition de personnel infirmier supplémentaire ».
Quatrièmement, pour le coût total par jour, comme dans d'autres études, il y avait une variabilité significative du coût par séjour en USI par jour dans cette étude qui peut s'expliquer par les facteurs analysés dans l'étude, tels que les comorbidités des patients, la ventilation mécanique, la hémofiltration, la durée du séjour, la mortalité, la réadmission et le type de diagnostic. Enfin, en ce qui concerne le groupe de cas dans cette étude, l'âge, le diagnostic et le taux de mortalité dans l'USI étaient similaires aux études précédentes réalisées en Belgique. Le taux de mortalité, la proportion de patients ventilés et la durée de séjour médiane étaient faibles par rapport aux autres études européennes. Le taux global de réadmission en unité de soins intensifs (6,2 %) était inférieur à celui précédemment rapporté dans la littérature, environ 10 %. Ce qui est plus surprenant, c'est la proportion de patients admis en suivi post-opératoire (17 %).
« La Belgique n'a pas différents niveaux d'unités de soins intensifs, ce qui entraîne des admissions et des cas moins graves que dans d'autres pays européens. Notre hypothèse est que la création d'une unité de soins intermédiaires ou d'une unité de surveillance postopératoire pourrait réduire les admissions et la durée de séjour pour les patients en soins intensifs. Cela pourrait également diminuer la mortalité et diminuer le taux de réadmission en soins intensifs. Cela va sans doute être démontré dans deux études menées actuellement par le KCE et dont les conclusions sont attendues pour la fin de l'année. Dans ces unités de soins intermédiaires pourraient être admis des patients qui ont toujours besoin d'une assistance respiratoire et qui ont besoin d'une surveillance telle que le retour en unité de soins ordinaire serait dangereux pour eux, mais qui n'ont néanmoins pas besoin de l'intensité des soins délivrés en unité de soins intensifs. Cela a d'ailleurs été démontré par l'expérience lors de la crise du Covid, au cours de laquelle la plupart des hôpitaux ont créé ces structures intermédiaires, pour une meilleure efficacité et une meilleure gestion de ressources particulièrement sollicitées ».
DOI: https://doi.org/10.21203/rs.3.rs-2867069/v1