Best of 2024 - Les hôpitaux contraints de multiplier les centres extramuros
BRUXELLES 23/12 - L'article le plus lu du mois de février 2024. « Celui qui ne le fait pas sera mangé par les autres.» Depuis quelques mois, les hôpitaux belges ne cessent d’ouvrir des polycliniques en dehors de leurs murs. Ils investissent le centre des petites et grandes villes, désireux de se rapprocher de leur patientèle… et de l’aimanter vers leur site principal. Une tendance qui ne cesse de s’accentuer à mesure que leurs finances rougissent. Est-ce vraiment le remède miracle ?
Début février, le CHU de Liège a annoncé son intention d'ouvrir, d'ici une petite année, un nouveau centre universitaire dédié à la santé des femmes. Un espace qui prendra place en plein centre-ville, juste à côté du tram. L'occasion pour les Liégeoises de bénéficier de consultations en sénologie, gynécologie et chirurgie plastique à deux pas de leur domicile ou de leur lieu de travail. Plus confortable, a priori, que le vaste complexe hospitalier du CHU, situé bien en dehors de la ville.
Il y a un an, c'était le CHR de la Citadelle qui transformait une ancienne discothèque, La Chapelle, en une polyclinique urbaine hébergeant, entre autres, des activités de kinésithérapie, d'ophtalmologie ou encore de cardiologie pédiatrique. Le même phénomène s'observe bien au-delà de la Cité Ardente. Depuis l'automne dernier, le CHRSM – site Sambre propose de nouvelles consultations dans deux centres (para-)médicaux voisins : en chirurgie orthopédique à Wanfercée-Baulet et en ORL à Keumiée. Même logique du côté du CHwapi, qui inaugurera le mois prochain un centre de consultations (chirurgie digestive, neurologie, algologie, …) et de prélèvements à Frasne-lez-Buissenal.
A chaque fois, les responsables de ces hôpitaux expliquent leur démarche par la volonté de se rapprocher de leurs patients. En vue de leur proposer une offre de soins plus accessible, dans un cadre moins austère que celui de leur site principal. Mais ce n'est pas tout. L'ouverture de polycliniques extramuros présenterait aussi des vertus pour soulager des finances pour le moins inquiétantes.
Une proximité qui plaît
Selon le Dr Philippe Devos, président de l'UNESSA, l'argument de la proximité est incontestable. « Partout, les problèmes de mobilité vont en s'accentuant, souligne-t-il. L'hôpital a une mission de service public Il faut rendre disponible offrir la meilleure offre de soins de santé possible aux patients. En ouvrant des centres en ville, on y contribue ».
Le Dr Devos avance un autre élément qui pousse les hôpitaux à démultiplier leurs activités extramuros : le départ de leurs médecins.
« Soit ils restent spectateurs et les laissent partir, soit ils réagissent en leur proposant de nouveaux centres qui correspondent mieux à leurs attentes. ». La plupart d'entre eux optent donc pour la seconde solution.
Près d'un an après l'ouverture de La Chapelle, Sylvianne Portugaels, directrice générale du CHR de la Citadelle, confirme. Ce modèle donne satisfaction. « Tant les médecins que les patients sont ravis, assure-t-elle. Ce cadre moins stressant, loin des grosses machineries des hôpitaux, est plus confortable pour exercer son métier. Dans le même temps, les patients peuvent se rendre dans des infrastructures plus intimistes sans devoir bloquer une demi-journée pour un rendez-vous. C'est du win-win. »
Des avantages sur le plan financier
Les chiffres de La Chapelle donnent le sourire à la directrice générale du CHR de la Citadelle. Entre mars et décembre 2023, on y a dénombré plus de 10.000 passages. Avec, dans le lot, de tout nouveaux patients, qui n'avaient jamais mis les pieds dans son hôpital. Sans oublier tous ceux qui, après une première consultation au centre médical, sont montés à la Citadelle pour y être soignés.
Car c'est sans doute bien là le principal attrait de ces centres extramuros pour les hôpitaux, pointe le Dr Luc Herry, président de l'ABSym. « Les médecins se retrouvent en contact avec un plus grand nombre de patients puis les redirigent vers leur hôpital pour des examens complémentaires qui peuvent ensuite mener à une opération ou une hospitalisation. »
Le Dr Herry ajoute que ces consultations extramuros permettent également de faire revenir davantage d'argent dans les caisses des hôpitaux via la rétrocession des honoraires médicaux. « Les médecins travaillent davantage et les hôpitaux récupèrent une partie de l'argent récolté en consultation : les gestionnaires ont trouvé une bonne parade », résume-t-il. Autre avantage : en dehors des hôpitaux, il est permis de demander des suppléments, complète le président de l'ABSyM.
La formule permettrait donc aux hôpitaux d'obtenir un réel retour sur investissement. D'autant plus que la somme mise sur la table ne serait pas exorbitante. « Si on y installait de gros appareils médicaux, ce ne serait pas rentable, détaille Sylvianne Portugaels. C'est pourquoi on n'y organise que des consultations de proximité, qui ne demandent pas énormément d'investissements ».
Selon le Dr Devos, lancer un nouveau centre en ville est d'ailleurs bien moins cher qu'ouvrir une petite polyclinique directement rattachée à l'hôpital. L'idée semble donc tout à fait pertinente sur le plan économique.
Des projets sans généralistes
Malgré tout, ce phénomène n'a pas que des avantages. Le Dr Herry s'inquiète notamment de l'ombre que ces nouvelles polycliniques risquent de faire aux médecins généralistes des villes où celles-ci s'implantent.
« Cela fait déjà quelques années que les hôpitaux marchent aussi sur les plates-bandes des généralistes, regrette-t-il. Leurs spécialistes ont tendance à s'approprier un rôle qui ne leur est normalement pas dévolu. Ils reconvoquent les patients eux-mêmes et les suivent pendant plusieurs mois pour vérifier l'efficacité du traitement. Or, c'est le rôle du généraliste ! Car lui seul peut contrôler la santé de son patient dans sa globalité et ainsi s'assurer que le traitement fonctionne à tout point de vue. Et si ce n'est pas le cas, c'est à lui de le renvoyer vers le spécialiste. »
Forcément, si le nombre de spécialistes de proximité se multiplie via les polycliniques urbaines, le phénomène risque de s'accentuer.
Les généralistes, justement, devraient « idéalement faire partie de ces polycliniques afin de proposer une offre de soins complète », estime le Dr Devos. Or, ils en sont très souvent absents. « Car cet idéal se heurte à la réalité de la jalousie qui règne dans le milieu, avance le président de l'UNESSA. Quand un généraliste intègre une structure hospitalière, c'est généralement assez mal vu par ses collègues… qui peuvent alors se mettre à le décauser. »
Sylvianne Portugaels confirme : « A La Chapelle, la porte est ouverte aux généralistes. Mais depuis l'ouverture, aucun ne nous a sollicités pour y organiser des consultations. Il faut dire qu'ils sont débordés…»
La solution miracle ?
Le Dr Herry comprend que les gestionnaires d'hôpitaux croient en cette formule, mais il n'y voit pas un remède miracle. « Les problèmes sont bien plus profonds et ça risque de désorganiser encore un peu plus les choses, déplore-t-il. Plutôt que de réagir dans l'empressement, on devrait repenser les soins de santé sur le long terme. Avec de la clarté à tous les niveaux. A quelques mois des élections, c'est un enjeu politique très important. »
A l'UNESSA, on estime tout de même que tout ce qui permet de soulager les finances des hôpitaux reste bon à prendre. « Oui, la situation est mauvaise, concède-t-il. Mais si on laisse les médecins quitter les hôpitaux, ça empirera. Quand on est en difficulté, le seul moyen de survivre est de continuer à offrir la plus large offre de soins possible au plus grand nombre de patients possible. L'hôpital qui ne le fait pas sera mangé par les autres. »
Notons quand même que si le phénomène grossit, le CHR de la Citadelle y a récemment mis un coup de frein. Annoncé début 2023 pour une ouverture en 2025, son nouveau centre médical du futur écoquartier Rives Ardentes ne verra pas le jour de sitôt. « Le projet est en standby, nous apprend en effet Sylvianne Portugaels. Car on n'est pas encore sûrs que les commodités et l'espace dédiés seront suffisamment efficients ». Il faut dire que le CHU de Liège devait collaborer au projet… et que la fusion des deux hôpitaux reste un dossier complexe.