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Dans le vif du cancer du sein

BRUXELLES 27/09 Une pièce de théâtre originale, un monologue, fait le pari (réussi) de parler de la maladie (mais pas seulement) avec intelligence, émotion, empathie et justesse.

« Je ne refuse pas une reconstruction mammaire, je choisis de ne pas en faire. Je devrais me sentir moins femme, mais ce n'est pas le cas. Je ne refuse pas, je choisis. Je suis moi, je n'ai pas envie de me reconstruire ». C'est un des nombreux moments forts du spectacle écrit par Laurence Bastin et interprété  par Laurence D'Amelio, pour l'instant à l'affiche au théâtre Le Public à Bruxelles. L'autrice a longuement interrogé des patientes atteintes du cancer du sein, à différentes étapes de leur traitement ou de leur rémission. Cela a donné naissance à un texte cru, direct, fort, qui dit les choses sans détours et sans artifices. Avec la colère nécessaire aussi, par exemple quand un chirurgien esthétique qui veut imposer à la narratrice une reconstruction du sein tente in fine l'argument qu'il croit massue : « Ne vous inquiétez pas, Monsieur sera très content ». Alors qu'elle vient de lui expliquer que sa poitrine nue est une des clés de son désir et qu'elle ne veut pas de plastique entre celui-ci et la main de l'homme qui l'aime. 
 
Ce n'est pas le premier spectacle sur ce sujet difficile. Ni le premier livre. On se souviendra notamment, parmi de nombreux autres, du récit de Corinne Hubinont, éminente professeure spécialiste des grossesses difficiles, qui avait raconté son (banal ?) « Voyage au pays du cancer du sein », avec toute la force d'un texte qui faisait passer cette femme d'un côté à l'autre de la blouse de médecin. Mais le texte de Laurence Bastin, sublimé par une interprétation tout en force mais aussi en délicatesse, partage avec le livre d'Hubinont les fragments d'humour, de joie de vivre et de résilience qui aident à passer le cap de la confrontation avec le crabe qui touche souvent des femmes en pleine santé et amoureuse de la vie et du futur. Devenu soudain si incertain…
 
L'annonce de la maladie, les pérégrinations administratives, les attentes insupportables (grave ? bénin ? mortel à coup sûr ? mutilant ? un peu ? beaucoup ?), les maladresses (ceux qui sont indifférents, ceux qui, même bien intentionnés, sont trop présents ou trop… pressants), les idiots (le chirurgien reconstructeur insistant), la tendresse qui manque, le désir qui revient… peut-être, les cheveux qui vont et viennent, tout est matière à Laurence Bastin pour camper des dizaines de fragments de vie dans lesquels beaucoup se reconnaîtront. Les femmes, bien entendu, puisqu'une sur huit sera confrontée directement à la maladie au cours de sa vie, mais les hommes aussi, qui sont tous susceptibles d'avoir une mère, une sœur, une fille, une amie proche qui, un jour, est frappée par la maladie. 
 
Souvent, le projet de mettre en scène cette maladie vient d'une expérience personnelle. « Pour être honnête, le cancer du sein n'était pas quelque chose qui me parlait directement, j'ai eu la chance que mes proches et moi en soyons préservées », explique Laurence Bastin. « N'ayant pas traversé l'épreuve moi-même, mon premier réflexe a donc été de me dire que je n'étais pas légitime pour écrire à ce propos. Il me semblait que je ne pourrais pas en parler de façon honnête et juste. (…) J'ai décidé d'en discuter avec des copines qui avaient traversé l'épreuve et de leur demander franchement si elles seraient choquées que je m'empare du sujet. De toute part, les réponses ont fusé : au contraire ! Aborder les femmes par le prisme de leurs seins, et de la maladie, était avant tout une façon de pouvoir évoquer le regard qu'elles portent sur leur corps et plus largement sur la vie. Dès mes premières rencontres, j'ai été touchée par leur force, leur humour, leur capacité à l'autodérision. Même si chacune a son histoire propre et sa façon de la traverser, j'ai été bouleversée de constater combien la plupart des femmes qui ont traversé un cancer du sein sont capables d'en parler en étant ancrées dans la vie. »
 
A côté de ces témoignages recueillis par écrit mais aussi par de nombreuses rencontres en face à face, l'autrice « a énormément lu sur la place des seins dans l'art, dans les religions, la vision qu'on a pu en avoir aux différentes périodes de l'histoire, quelle est leur symbolique... Je ne le mesurais pas avant de me lancer, mais il y a tant de choses à raconter à leur propos, les entrées sont innombrables. Et finalement, cette masse de rencontres et d'informations est devenue un spectacle vivant et lumineux sur un sujet difficile parce qu'il est traversé par la lumière de toutes ces femmes qui m'ont livré leur intimité. »
L'autrice n'épargne pas non plus, souvent avec humour, l'hypocrisie de notre monde contemporain qui hypersexualise le corps des femmes et utilise des plastiques avantageuses pour vendre des voitures, des assurances ou de la poudre à lessiver, mais qui censure les fictions où toutes les femmes doivent garder leur soutien-gorge après avoir fait l'amour. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées » disait déjà Tartuffe. Et l'époque n'est-elle pas à la tartufferie élevée comme un des beaux-arts ? 
 
Il y a aussi de la tendresse dans ce texte, comme dans cette scène où une femme qui attend un premier rendez-vous « après » hésite entre mille toilettes mais aussi entre le foulard et la perruque.  Un passage parmi d'autres qui montre bien l'empathie réelle qui parcourt le texte et le rend moins insupportable : « l'écriture m'a fait prendre conscience que les préoccupations de ces femmes étaient, somme toute, les mêmes que celles de toutes les femmes, mais amplifiées par la maladie. Parce que, forcément, quand on a un cancer du sein, ça influe sur le couple, sur les enfants, le regard que nous-mêmes et les autres portons sur nous, en particulier parce que dans nos sociétés occidentales, on identifie les femmes à leurs seins. Il y a une vraie injonction à les pousser à « rester femme ». Une injonction sociétale qui selon moi, dans le cas de la maladie, ne devrait pas parasiter ce qui est primordial : rester en vie et apprendre à s'aimer dans un corps nouveau », explique l'autrice.
 
Ce qui explique que l'on rit plus d'une fois durant ce spectacle, intitulé "Dans le vif du sujet". Et qu'on  pleure ou l'on enrage aussi à l'occasion. A ne pas rater, jusqu'au 21 octobre au Théâtre du Public à Bruxelles. Réservations sur https://www.theatrelepublic.be/le-vif-du-sujet et 02/724.24.44. 
 
Le théâtre propose également de prolonger le spectacle par des rencontres d'expertes et de témoins.
05.10 : Catherine Tellin (Présidente de l'association Am&mo, Psychologue clinicienne, recevant adolescents et adultes en consultation à Bruxelles et ayant une pratique hospitalière en soins palliatifs et soins intensifs)
12.10 : Aline Zylbersztejn (vice-présidente bénévole) de l'ASBL Vivre comme avant
19.10 : Line Van Emden (Présidente), et Vanessa Migliore (administratrice bénévole), de l'ASBL Vivre comme avant
 
(1) Corinne Hubinont, Voyage au pays du cancer du sein, Mon carnet de (sur)vie, éditions Racine.
 

Frédéric Soumois • MediQuality

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