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Cancer du sein : un radiologue aidé de l’intelligence artificielle fait mieux que deux radiologues

BRUXELLES 06/10 Une étude réalisée sur plus de 55.000 femmes a montré un taux de détection plus élevé et un taux de rappel diminué quand l’intelligence artificielle joue le rôle de deuxième lecteur des examens mammographiques. L’étude a été publiée dans The Lancet Digital Health et réalisée par l’Institut Karolinska en Suède. Ses résultats viennent d’être présentés lors de la réunion scientifique annuelle de la Société européenne d’imagerie du sein (EUSOBI) à Valence.

L'émergence – on pourrait même dire l'explosion – de l'intelligence artificielle dans les domaines de la médecine bouleverse de nombreuses idées établies. Elle fait miroiter des gains de performance et de moyens importants, mais éveille aussi de légitimes interrogations sur les réels progrès engrangés, en sus de nombreuses questions éthiques et de société.
 
C'est pourquoi une étude menée auprès de dizaines de milliers de femmes par un institut aussi renommé que l'Institut Karolinska suédois (c'est lui qui abrite le mécanisme d'attribution des prix Nobel scientifiques) est de nature à éclairer le débat, en tout cas dans la matière de la détection des cancers du sein, le plus fréquent chez la femme, puisqu'il touchera environ une femme sur huit au cours de sa vie. 
 
Cette étude montre que certains systèmes d'IA sont de nature à révolutionner le dépistage du cancer du sein. En réduisant la charge de travail des radiologues et en améliorant les taux de détection, l'IA a le potentiel d'améliorer les programmes de dépistage du cancer du sein et, en fin de compte, de sauver des vies. Cette étude a été menée par le Dr Fredrik Strand à l'Institut Karolinska (Suède), à l'aide d'un logiciel développé par la société d'IA médicale Lunit. Lunit a mis sur le marché européen une solution d'IA homologuée CE et approuvée par la FDA pour l'analyse mammographique. 
 
Le docteur Karin Dembrower, radiologue mammographe au sein du Saint-Görans Hospital et chercheuse principale de l'étude, explique avoir choisi ce programme parmi un large choix de logiciels. En Suède, toutes les femmes ont droit à une mammographie tous les deux ans, dès l'âge de 40 ans et jusqu'à 74 ans, ce qui représente environ un million d'examens mammographiques à réaliser par an. Rappelons que les femmes belges n'ont droit au mammotest qu'entre 50 et 69 ans… Mais c'est une autre histoire, comme disait Kipling. 
 
« Les résultats ont été vraiment fantastiques »
 
« Les standards européens prévoient que tous les examens soient examinés de manière indépendante par deux radiologues. Le Capio St Gorans Hospital réalise plus de 65.000 examens radiographiques par an », explique le docteur Karin Dembrower. « Cette double lecture implique une lourde charge de travail et des délais d'attente pour les femmes. C'est pourquoi nous avons voulu savoir si une intelligence artificielle pouvait vraiment remplacer un des ‘lecteurs'. C'est pour cela que nous avons mis au point une étude prospective, baptisée ScreenTrustCAD, entre avril 2021 et juin 2022. Nous avons invité plus de 55.000 femmes à passer ces examens et les résultats ont été vraiment fantastiques, puisque nous avons constaté que si nous remplacions un des deux lecteurs par une intelligence artificielle, nous détections davantage de cancers du sein et que nous devions rappeler moins de patientes pour effectuer une biopsie ou une IRM de confirmation ».
 
Les scientifiques ont aussi testé l'intelligence artificielle seule : celle-ci a détecté un nombre similaire de cancers, mais a permis de diminuer le nombre de ‘rappels' de moitié. 
 
Les radiologistes du Capio St Gorans Hospital avaient publié en 2020 un article dans le Lancet Oncology où ils avaient comparé les performances de trois logiciels commerciaux d'intelligence artificielle. C'est sur cette base qu'ils ont déterminé leur choix d'adopter le logiciel de Lunit pour mener leur étude. « C'est la première fois au monde qu'une étude prospective est menée sur un nombre aussi élevé de patientes. C'est une étude qui a évidemment des implications directes au chevet du patient. Grâce à ses résultats, nous avons été mis en confiance pour l'implantation de ce logiciel d'intelligence artificielle dans le continuum normal des soins. Depuis que je l'utilise, je réalise davantage de bons diagnostics et je dois rappeler moins de patientes qui sont en fait en bonne santé. De plus l'algorithme n'est pas fatigué en fin de journée, ce qui peut nous arriver. Mes collègues et moi ne désirons plus travailler sans cette aide dorénavant. Avant l'implémentation du logiciel, le délai pour un mammogramme était environ de 5 à 6 semaines. Depuis, il n'y a plus aucune file. Ce n'était jamais arrivé auparavant et nous en sommes clairement très heureux. Cette technologie libère du temps pour améliorer des diagnostics plus complexes, plutôt que de rappeler des patientes en bonne santé pour des examens inutiles. Nous ne voulons pas revenir à la situation antérieure de double lecture ». 
 
Concrètement, les résultats ont été significatifs. Le taux de détection du cancer (CDR) est de 4,7 pour 1 000, lorsqu'un radiologue travaille avec l'intelligence artificielle de Lunit, offrant ainsi de meilleures performances que l'approche traditionnelle - qui atteint un taux de de 4,5 pour 1 000 - lorsque deux radiologues travaillent ensemble. L'étude a également montré une baisse significative des taux de rappel avec l'IA. Moins de patients ont été rappelés pour un deuxième contrôle. En effet, le système d'IA est plus précis et donne donc moins de résultats faussement positifs. Tant en collaboration avec un radiologue (RR 2,8, diminution de 4,44 %) qu'en fonctionnement indépendant (RR 1,55, diminution de 47,1 %), les résultats étaient meilleurs que ceux obtenus en double lecture (RR 2,93).
 
« Bien que les lectures doubles par deux radiologues aient été établies comme pratique courante en Europe, de nombreux pays rencontrent de grandes difficultés en raison de la pénurie de radiologues », a expliqué le Dr Strand, radiologue mammaire et professeur agrégé au Karolinska Institutet. « Cette étude prometteuse encourage l'adoption généralisée de l'IA dans le dépistage du cancer du sein en remplissant le rôle d'un radiologue, ce qui peut à son tour réduire les coûts médicaux. »
 
« À court terme, nous prévoyons de détecter davantage de cancers ; à long terme, nous envisageons une diminution des cancers d'intervalle et la détection de tumeurs plus petites. Nous sommes ravis de mener d'autres études pour explorer ces possibilités », déclare le Dr Karin Dembrower, médecin en chef de la clinique mammographique de l'hôpital Capio St-Göran.
 
 

Frédéric Soumois • MediQuality