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Première : une nouvelle technique pour rétablir la fertilité masculine après un cancer (interview)

BRUXELLES 14/02 – Le groupe de recherche d’Ellen Goossens, professeur de biologie de la reproduction à la Vrije Universiteit Brussel (VUB), a reçu l’approbation du comité d’éthique pour la réimplantation de tissu testiculaire chez des patients incapables de produire des spermatozoïdes suite à un traitement oncologique au cours de l’enfance.

Ellen Goossens, professeur en biologie de la reproduction © Vrije Universiteit Brussel 2022
Ellen Goossens, professeur en biologie de la reproduction © Vrije Universiteit Brussel 2022

Des traitements oncologiques comme la chimiothérapie et la radiothérapie compromettent parfois la fertilité des patients. Chez les hommes qui ont atteint ou dépassé l'âge de l'activation de la spermatogenèse, il sera possible de récolter des échantillons pour les congeler et les utiliser ultérieurement dans le cadre d'une FIV… mais chez les enfants prépubères, ce n'est évidemment pas une solution.

Diplômée en sciences biomédicales, le Pr Ellen Goossens s'est spécialisée dans le domaine de l'(in)fertilité masculine, auquel elle a consacré son doctorat. Elle est aujourd'hui professeur de biologie de la reproduction à la VUB et présidente du groupe de recherche Biology of the Testis (BITE).

« Nos recherches se concentrent principalement sur la spermatogenèse et l'infertilité masculine », explique le Pr Goossens. « Nous avons actuellement trois grands projets en cours. Le premier concerne la préservation de la fertilité chez les jeunes enfants qui ont dû subir un traitement anticancéreux ; certains de nos patients sont aujourd'hui de jeunes adultes et nous suivons chez eux l'évolution la puberté pour déterminer si la fertilité se rétablit ou non spontanément. Le second vise à développer des solutions pour les patients atteints du syndrome de Klinefelter confrontés à une stérilité à l'âge adulte. Le troisième, enfin, concerne la mise en place de systèmes de culture pour la production in vitro de cellules spermatiques. »

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la préservation de la fertilité chez les jeunes enfants ?

Pr Goossens : « Notre groupe de recherche a développé en collaboration avec l'UZ Brussel un protocole pour la conservation de tissu testiculaire dans une banque spéciale, mais aussi pour sa transplantation. L'UZ Brussel conserve actuellement les échantillons d'environ 130 patients masculins qui ont subi un traitement oncologique durant l'enfance, et un nombre croissant de centres à travers le monde suivent notre exemple. À l'échelon global, c'est le tissu testiculaire de plus d'un millier de garçons qui a ainsi été récolté et stocké. »

Quelle est la technique que vous utilisez ?

Pr Goossens : « En préalable à l'application clinique, nous avons réalisé 15 à 20 ans de recherches sur des modèles animaux. Nous avons examiné plusieurs moyens de réimplanter les cellules récoltées. Initialement, nous nous sommes surtout focalisés sur la transplantation des cellules précurseurs de la spermatogenèse dans une suspension, qui était ensuite injectée dans les tubes séminifères pour leur permettre de commencer à produire des spermatozoïdes. Plus tard, vers 2010, nous sommes passés à une autre technique consistant à transplanter des échantillons de tissus dans les testicules. Elle s'est avérée beaucoup plus efficace : dans les modèles animaux, ces fragments de tissu permettaient systématiquement d'obtenir des spermatozoïdes. Depuis, nous avons aussi identifié d'autres sites où ils peuvent être réimplantés, par exemple dans le scrotum. »

Quel rôle joue notre pays dans ce domaine ?

Pr Goossens : « C'est en 2002 que l'UZ Brussel a pour la toute première fois stocké le tissu testiculaire d'un patient. L'idée s'inspirait de recherches réalisées chez la souris dans les années '90, où des cellules-souches avaient été transplantées d'un individu fertile à un individu non fertile dans le but de mieux étudier la spermatogenèse. Le Pr Herman Tournaye, chef de service du centre de médecine de la reproduction de l'UZ Brussel, qui dirigeait à l'époque notre groupe de recherche, a eu l'idée d'appliquer cette approche à la préservation de la fertilité… et elle s'est avérée efficace. D'autres centres européens ont rapidement suivi le mouvement et cette méthode est également à l'étude dans d'autres régions du monde, notamment en Israël, en Australie ou aux États-Unis. L'Europe demeure toutefois le centre névralgique de la recherche dans ce domaine et notre groupe y joue un rôle de pionnier. »

Que sait-on des effets des traitements oncologiques administrés aux jeunes enfants sur leur fertilité ?

Pr Goossens : « Lorsque nous avons débuté nos recherches, il y a une vingtaine d'années, seuls les effets de la chimiothérapie et de la radiothérapie sur la fertilité des hommes adultes étaient connus : après un traitement anticancéreux, la spermatogenèse était souvent complètement interrompue chez ces patients. L'impact sur la fertilité ultérieure des jeunes enfants était par contre mal connu, et ce n'est d'ailleurs qu'aujourd'hui que les premières données commencent à arriver, souvent 20 ans après le traitement. Il en ressort que la fertilité se rétablit spontanément chez certains, mais pas chez d'autres. Les publications disponibles restent peu nombreuses et celles qui existent concernent souvent des données très récentes en provenance d'études à petite échelle. Des recherches plus poussées sont donc plus que jamais essentielles… mais pour cela, il faut des subsides conséquents. »

Comment sont financées ces recherches ?

Pr Goossens : « Elles sont soutenues par le Fonds flamand pour la recherche scientifique (FWO). Pour déterminer quels sont les projets qui seront financés, le FWO fait appel à la commission des patients de Kom op tegen Kanker. Nous avons aussi bénéficié d'un soutien de l'Union européenne par le biais d'un projet Marie Curie qui s'est étalé de 2014 à 2018, dans le cadre d'une collaboration avec les principaux centres européens qui se poursuite d'ailleurs à l'heure actuelle. Décrocher des fonds pour la recherche sur la fertilité n'est jamais évident, car ce n'est pas une priorité en Europe. C'est toujours plus facile lorsque nous pouvons faire le lien avec le traitement du cancer. »

Comment s'est déroulée la procédure auprès du comité d'éthique ?

Suite à des études couronnées de succès, le comité d'éthique a autorisé le groupe de recherche à réimplanter le tissu testiculaire préalablement prélevé et congelé chez les patients, ce qui permettra de développer des cellules spermatiques qui pourront être utilisées dans les traitements de fertilité.

Pr Goossens : « Comme ce sera la première fois qu'une greffe de ce type sera réalisée, nous avons dû introduire un dossier auprès du comité d'éthique et mettre sur pied un essai clinique. Il s'agit d'un dossier complexe qui nous a pris beaucoup de temps. À partir du moment où il a été introduit et analysé, l'approbation ne s'est toutefois pas trop fait attendre. »

À quand le premier patient ?

Le groupe de recherche prévoit de réaliser une première transplantation tout prochainement. « Nous avons déjà vu une dizaine de patients dont nous avons évalué la fertilité. Certains ont déjà des spermatozoïdes et pourront donc simplement se tourner vers la FIV. D'autres sont stériles, mais ils n'ont pas forcément tous une relation de couple ou, à plus forte raison, le désir de fonder une famille », précise le Pr Goossens. « Quelque part, nous espérons que la fertilité se rétablira encore d'elle-même chez ces jeunes adultes… mais si ce n'est pas le cas, nous sommes là pour les aider. »

Quel message aimeriez-vous faire passer ?

Pr Goossens : « Il est très important que les généralistes et oncologues informent les petits patients cancéreux et leurs parents des risques des traitements oncologiques et les réfèrent à un centre de la fertilité. »

Vous trouverez de plus amples informations sur les activités du groupe de recherche dirigé par le Pr Ellen Goossens et des autres centres européens sur le site Human Reproduction Open.

Sabine Verschelde • MediQuality